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xxxx
CHANTS
POPULAIRES & HISTORIQUES
DE LA PROVENCE
T'orne Premier.
Plalz mi cavaliers Frances,
£ la donna Gatalana,
fi Tonror del Ginoes,
£ la cort de Gastelîana,
LO CANTAR PROVENSALES,
£ la danza Trevizana,
£ la corps Aragonnes,
£ la perla Jalliana,
liAs mans e caras d'Angles,
£ lo donzel de Thuscana.
Attribué à i'empereur Frédéric BARnRROusftR
•
I
CHANTS
POPULAIRES
DE LA PROVENCE
nrCUElIIJS KT ANNonS
Par i:>i^JMA.SE3 ^RBAUD
CorrcspondaDt du Ministère de rinstmctlon Publique
pour les travaux hlslorlques, elc.
A IX
■s
MAKAIRE, IIVIPRIMEUR-ÉDITEUR
2 , rue Ponl-Moreau , 2
180S
Traduction et reproduction mime partielles interdites.
■Jf.:
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i'^-
S^'
LA MEMOIRE
DIIH>I>OI-.YXK ï^OUTOirTi
En inscri\ant au frontispice de noire recueil le
nom du nainislre qui avait conçu le projet de réunir
et de publier les poésies populaires de la France,
nous ne remplissons pas seulement un pieux devoir,
1
II
mais nous assip^nons à noire (ra\ail, dès sa première
page, son vérilablecaraclère. Ce qn'Hippoljle For-
loul avail projeté pour la France entière, nous avons
essayé de le réaliser pour noire Provence, nous avons
tenlè de montrer une parlie du grand monument
qu'il voulait élever au génie anonyme et poétique
du peuple ('). Puissions-nous n'êlre pas restés Irop
au-dessous de la tâche que son amitié nous avait
indiquée et dans Taccom plissement de laquelle sa
bienveillance nous eût soutenus, si ra\are mort ne
Tavait prématurément enlevé aux letlres qu'il ho-
norait, à l'archéologie dont il fut un curieux plein
de goût et de sagacité.
Et de fait notre œuvre est moins une œuvre lit-
téraire qu'un traxail archéologique La diversité des
langues et des idiomes ne «aurait résister à ce mou-
vement incessant qui entraîne la France vers l'unité
et que secondent avec tant de force et la diffusion
de l'enseignement , et la rapidilé des communica-
tions et l'exagération de noire cenlralisalion admi-
nistrative. La muse provençale, retrouvant un ins-
tant sa virtualité native , a' bien pu produire une
œuvre pleine de celte grâce à la fois naïve et puis-
sante qui semble le privilège de la jeunesse , mais
la traduction lillérale dont elle a dû accompagner
ses accents prouxe bien qu'elle sentait elle-même
que, sans celle précaution, elle ne serait plus com-
prise que de quelques adeptes; si Juliette est sortie
de la tombe ce n'est que pour poser une fois encore
ses lèvres sur les lèvres de Roméo, puis mourir.
Ainsi le jugeait un barde, amoureux lui aussi
de la natiue et des traditions de son pays qui
(i) Paroles de M. Fobtoul ministre de rinstruction
publique dans la séance du 8 novembre ^852 du Coraité
de la langue, de l'histoire et des arts de la France
m
#
pa^a son amour en s^a^es inspirations , quand il
s'écriait :
les fils qui nous vont suivre
De ces fleurs n^ornent pins leurs fronts ;
Aucun ne redira le son qui nous enivre,
Quand nous, fidèles, nous mourrons. (')
C es l qu'en effet dans ce besoin de nouveautés qui
semble brûler toutes les âmes , on oublie la langue
des aïeux , comme on se rît de leurs mœurs et de
leurs croyances, el Ton estropie au xiltage le parler
de Paris, comme on y singe gauchement les modes
de la grande ville. Les idées nouvelles ont fait naître
de nouvelles aspirations. Les chants de nos pères,
ces chants que vingt générations avaient répétés, la
génération actuelle les dédaigne, et ce n'est jjas un
mince labeur que d'en recueillir les débris épars;
c'est presque une évocation , el , comme la mort,
l'oubli lâche difficilement sa proie. Que de fois nous
nous sommes assis au coin du foyer rhi\er , à côté
du rouet de bonnes femmes dont il fallait d'abord
vaincre la noiéflance soupçonneuse avant de les dé-
cider à redire les couplets' de leur jeune âge; que de
fois nous avons suivi un vieux pâtre pour recueillir
au vol le refrain dont il trompait son ennui I Mais
ces fleurs de l'inspiration populaire que nous cher-
chions, ce n'est pas dans les jardins des muses éru-
dites c|u'on peut espérer de les rencontrer , force
nous était donc de Ives cueillir là où la nature les fait
éclore. Et puis ces fragments ramassés sans suite il
fallait les dépouiller de la rouillé qui les couvrait,
les relier l'un à Fautre, assigner à chacun sa place.
Si Ton songe que ces poésies nées il y a plusieurs
(1) A. Brizkux, Aux poètes Provençaiar.
IV
siècles , composées dans une langue que le peuple
ne coraprendrail presque plus aujourd'hui ont au,
pour arri\er jusqu'à nous , suivre toutes les varia-
tions que le temps a fait subir à celte langue ; si l'on
se souûent quelles n'ont jamais été écrites et ne
se sont conservées. que dans le souvenir successif
des générations, on comprendra combien de varian-
tes plus ou moins heureuses il a fallu comparer, sur
combien d'interpolations parasites il a fallu souffler»
avant d'arriver au texte primitif , à celui qui , dans
un jour de^ foi ou d'amour, dans un moment de gaité
ou de malice , jaillit tout à coup du cerveau d'un
homme devenu l'interprète de tous, parce que l'ins-
piration de son cœur répondait à ce que sentait le
ccBir de chacun. « Improvisée par le premier venu
« et perfectionnée au hasard par cent impro\i$a-
u teins secondaires , personne n'y appose le cachet
« de son talent et tout le monde y met son mot ; le
» véritable auteur est le peuple qui la chante eu y.
» introduisant les changements successifs qui la
» font répondre plus fidèlement à son esprit. » (»)
Aussi le nom du [premier auteur de ces poésies est-
il complètement ignoré. Savait-il lui-même qu'il
était poète? Avait-il conscience qu'il créait une œu-
vre durable , alors que cette œuvre semblait naître
spontanément des idées qui circulaient autour de
lui, des passions qui agitaient les masses qui l'en-*
touraient ? Un jour Gaston d'Orléans pressait BIol
de lui dire qui avait fait certains vaudevilles satiri-
riques dirigés contre lui : a Ma foi , Monseigneur,
répondit le chansonnier, à vous parler franchement
je crois qu'ils se sont faits tout seuls. » Voilà bien
l'histoire des chants populaires , ajoute avec raison
(4 ) Edelbstand du Méril , Poésies populaires lati
nés du moyen-âge^ pag. 4 .
M. Rathéry qui a très-heureasement exhumé cette
anecdole. (')
C'est précisément celle origine impersonnelle qui
caractérise la poésie populaire et la distingue de la
poésie nationale. Celie*ciest l'expression des idées,
des intérêts, des besoins publics, l'autreau contraire
est surtoui Técho de Tâme humaine. Que dans un
moment donné des hommes \i\ant dans le même
milieu , ayant les mêmes croyances , placés en face
du même événement , manifestent d'une manière
analogue des sensations qui doivent leur être com-
munes , rien de plus naturel et de plus ordinaire ;
mais ce n'est pas là encore cette combinaison d'in-
térêts généraux , fruit de toutes les influences qui
se concentrent dans le .<^ein d'un peuplé pour en
faire une nation, et qui dans un moment de dangrr
ou de triomphe se traduisent par les élans d'une
sainte exaltation. C'est Teeuvre du vates antique,
poète el prophète à la fois, jugeant d'inspiration les
conséquences futures d'un é\ènement dont le poète
populaire se borne à voir les résultats matériels et
immédiats. Le chant populaire ^ c'est celui que la
(4) « Il y a peu d'années sortit de Naples une chan-
son, io te voglio bene assai , qui fit rapidement le tour
de ritalie. Nous étions là au premier moment où elle fut
chantée et nous pûmes voir en action le phénomène des
créations populaires. Chacun se demandait qui avait com-
Sosé les paroles, qui leur avait adapté uo air chanté in-
istinctement par le lazzarone de Santa-Lucia et par la
grande dame de la rue de Tolède. Le tout était né d'hier,
et rien ne paraissait plus facile àéclaircir. Eh bien ! non,
poète et musicien restaient anonymes , si bien qu'à San-
Carlino on joua une comédie dont l'intrigue roulait pré-
cisément sur la recherche du fameux inconnu. » Cantù
cité par M. Rathéry, Les chants populaires de V Italie.
(Revue des deux mandes, mars 486^).
joie des femmes d'fsraél faisait enlendre au son des
sistres et des lambours: SaUl en a frappé mille
et David en a frappé dix mille (*); léchant na-
tional, c'est ce magnifique cantique du jeune vain-
queur de Golialh ; Je rends grâce à Jéhova avec
les plus vifs transports, je publie toutes tes mer-
veilles, ô mon Dieu / (')
Si la muse populaire s'assied de préférence auprès
du berceau des nations c'est qu'à ce moment de la
vie sociale rindi\idu ne se laisse pas encore absor-
ber par l'unité; aussi étudier cette poésie, c'est^
suivant l'expression de Goerres, boire la poésie à sa
source, tâter le pouls de la nationalité dès son en-
fance. Plus tard quand la nation aura grandi , on
rencontrera des chants que des circonstances éphé-
mères , des motifs futiles , inexplicables , ont fait
adopter par le peuple , mais ce n'est plus sa vraie
poésie, celle qui sort de ses entrailles et porte le ca-
chet de sa race , ce n'est plus qu'un caprice de la
mode ou une popularité bâtarde que les oscillations
(4 ) Egressse sunt mulieres de universis urbibus Israël
cantantes, chorosque ducentes in tympanis laetitise et in
sistris, — et prœcinebant malieres ludentes , atque di-
centes : percussit Saûl mille , et David decem milua. ( J,
Reg., xvm, 6-7).
Des circonstances analogues accompagnent le premier
chant populaire dont Thistoire de France ait conservé des
fragments. « On composa sur la victoire de Clotaire sur
les Saxons , dit Tauteur de la vie de S* Faron , un chant
populaire , qui , à cause de sa rusticité , volait de bouche
en bouche, et que les femmes chantaient en dansant et
en battant des mains. (Recueil des historiens de France,
tom. III, pag. 565). Conf. les observations pleines de jus-
tesse de M DE CoussEMAKER , H%st\ de l'harmanie au
moyen-âge, pag. 75.
(2) Ps. IX. Les commentateurs pensent que ce psau-
me fut composé après la victoire sur Goliath.
tu
de la politique , plus capricieuses encore , ont fait
naitre et auront emporté avant qu'il soit denoain. On
chante Béranger, on chante le chœur de Robin des
Bois, comme on a porlë dans le temps, — nous ne
voulons blesser personne, — comme on a porté des ^
catogans^ des vertugadins et des souliers à la pou- '
laine.
Une foi vive quoique simj)lc jusqu'à la n^iïveté,
une cœdulilé qui parait puérile, tant il est quelque-
fois difficile de dégager ridée qu'elle couvre , sont
un des caraclères dominants des poésies de la pre-
mière époque,de celles qui constituent la vraie poé-
sie populaire , comme elles sont une des qualités de
Tenfance. Comme l'enfant , cette poésie croit aux
sorciers, aux fées , aux esprits follets , à toutes les
puissances intermédiaires; comme à renfant,on lui
permet de toucher mémeaux choses les plus sacrées,
sans les profaner. Sa dé\olion s'inspire de ces légen-
des extraordinaires que recueillit Jacques de Vora-
gine et que le moyen-âge ne pût se lasser d'enten-
dre; son imagination amoureuse du mcr\eillcux pré-
fère à la noble simplicité des E\angiles^ les prodiges
amoncelés dans les li\resapocrjphes (*). Un autre
sentiment qui caractérise fortement la poésie popu-
laire c'est sa sympathie pour les faibles et les oppri-
més, sa croyance profonde à une Providence venge-
resse et rémunératrice. Dans une société encore bar-
(4) Dans les notes qui accompagnent chaque chant
nous avons soigneusement recherché tous les fils qui les
rattachent aux croyances primitives du christianisme , et
dussions-nous être taxé d'érudition pédantesque, nous a-
vons voulu faire remonter le lecteur jusqu'à la source
afin de bien établir l'antiquité de ces pièces , l'accoutre-
ment moderne dont elles sont affublées pouvant faire il-
lusion sur leur âge.
vni
bare, où Irop souvent la force sesubliluait au droit,
celle protesiation du sens moral des masses en fa-
veur des viciimes est un fait des plus remarquables
el des plus consolanls. 3fais ce n'esl pas au mojen
d'une dialoclique plus ou moins spécieuse , ce n'est
pas en se Iransformanl en homélie , qu'elle répan-
dra son enseignement. Sa croyance au mer\eilleux
lui vient en aide, un fail eslsa démonstration. Tou-
jours la viciime ressuscite pour accuser son meur-
trier , traduction matérielle des paroles de Dieu à
Caïn : Le sang de ion frère crie vers loi; c'est la
Dolente recouvrant la parole pour faire connaître
ses assassins (*) ; c'est l'enfant de Françoise, bru-
talement arraché du sein de sa mère , puis haché
dans un pâté, qui demande le baplèmeel condamne
lui-même ceux qui lui ont ra\i le jour. Veut-elle
nous apitoyer sur de pau\res orphelins qu'uue ma-
râtre martyrise , elle fera descendre à leur aide lou
bouen DiouJesuS'Christ, Pour enseigner 1 amour
des pauN res elle ne refera pas le chapitre de S* Paul
sur la charité, c est Jésus-Christ qu'elle habillera en
pau\re; elle illuminera d'ime clarté niiraculeuse la
maison qui lui donnera riiospilalité; et dans ces
transformations de IHomme-Dieu , c'est plutôt son
humanité qu'elle voudra faire chérir, que faire res-
pecter sa divinité. Ainsi dans celte légende du Cru-
cifix, pleine d'une poésie si sombre, les tn is arro-
gants ne sont pas punis pour le scandale d'une or-
gie faite le joiH' de Notre-Dame^ mais pour a^oir in-
humainement battu le pauvre pèlerin demandant
l'aumône au seuil du cabaret que son sang va rou-
gir. Oue si nous recherchons dans un ordre de sen-
timents plus intimes , comment la poésie populaire
[1 ) Toutes les pièces que nous citons feront partie de
notre recueil, à moins d'indications contraires.
a^bordécesujet toujours trailé et toujours nou\eau
de Tamour , nous relrouvons encore la même ma-
nière ; au lien de plaintes et de soupirs le fait, le fait
plus éloquent que les phrases. Pierrot renconlrani
le convoi de sa mie meurt ^n lui donnant un baiser;
Panfameto demande pour toute grâce d'êire sacri*
fiée a\ant son ami Pierre et enterrée à ses côtés:
toujours la tombe des amants malheureux se couvre
de fleurs dans lesquelles leur âme semble se per|)é-
tuer ('), toujours leur sang en fait naître du sol
qu'il a humecté. Dans une ballade ser\ienne deux
amants sont ense> élis côte à côte, leurs mains se
joignent sous la terre , et de leur sein sortent un
sapin et un rosier qui viennent amoureusement ma-
rier leurs rameaux. « Ce fut merveille de voir^ dit
» un chant breton^ la nuit qui sui\it le jour où on
D enterra la dame dans la même tombe que son
» mari, — de voir deux chênes s'élever de leur
To tombe nouvelle dans les airs; — cl sur leurs
» branches, deux colombes blanches sautillantes et
» gaies, — qui chantèrent au lever de l'aurore et
» prirent ensuite leur volée \ers les cieux (*). »
Ils sont loin de nous les temps où l'histoire n'é-
tait qu'une galerie de portraits nigénieosemenl nu-
mérotés, un théâtre sur lequel des personnages en
habit de cour ou de guerre venaient étaler leurs
passions, et trop souvent leurs \ices ; les idées dé-
mocratiques nouvelles nous onl fait souvenir qu'au-
tour d'eux , au-dessous d'eux si l'on préfère , il y
(4 ) Le couplet de la chanson de Maiborough
On vit voler son ânie — A travers des lauriers,
ne parait pas avoir eu une autre origine.
(2) H. DE LA Vnj,EMARQuÉ, Ifarzaz-Brctz, tow. 'i y
pag, 45.
avait une nation qui avait ses intérêts , ses mœurs;
ses besoins, ses croyances, et Jacques Bonhomme a
repris dans riiistoire la place qui! n'aurait jamais
dû perdre. Or les chants populaires ce sont les joies,
les douleurs , les délassements , les soupirs de Jac-
ques Bonhomme, et sous ce rapport leur étude est
au moins aussi utile à la connaissance des temps
passés que celle des monuments de pierre ou de
marbre. Une poésie qui sort du sein du peuple, qui
est la moelle de ses os , a dû conserver l'empreinte
de l'organisation sociale d'où elle émane, des gran-
des crises historiques qui agitèrent le monde au
moment de sa naissance. Et de fait celle Fanfar-
neto dont nous parlions , pendue par ses parents
parce qu'elle persiste à vouloir épouser son Pierre;
l'innocente Miansoun accusée , comme Gene\iève
de Brabant , par un serviteur délojal , et attachée
par son mari à la queue d'un cheval fougueux , ne
témoignent-elles pas de Texagéralion de la puis-
sance paternelle ou maritale dans le monde du
moyen-âge? La chanson du Père Blanc n'est-elle
pas un souvenir des mœurs relâchés d'une partie
du clergé que les conciles avaient peine à retenir
dans le devoir ? Et celte ronde enfantine :
Avem un beou casteou,
et celte autre :
Leissetz nio 'n pau passar
La toiirre virginelo,
Leissetz me 'n pau passar
Lou pourtau es sarat.
ne remontent-elles pas au temps où la nuit les villes
étaient fermées et où Pon attaquait des châteaux
forts ? L'enlèvement de Lisette ou de Louison, les
propos par trop cavaliers tenus à celle jeune femme
qui va puiser de l'eau, sont un souvenir de ces ban-
des de routiers > d'aventuriers , de gens de guerre,
XI
qui désolèrent si sou^ent le pays, tandis que les in-
vasions sarrasines et les expéditions d'outre-mer
re\ivenl dans les romances de Fluranço et de Gui-
Ihem de Beauvoire. Les croisades avaient transporté
en Europe rélément oriental: le chaud soleil d'Asie
avait doré les imaginations, comme il dore les mar-
bres du Parlhénon. Cette action fut plus puissante
en Provence qu'ailleurs , soit à cause de l'analogie
de climat , soit que l'occupation sarrasine eût déjà
commencé 1 œuvre Ecoutez ce récit connu dans
tout le Midi, et décidez fA, dans leur fuite, les Mau-
res nous ont laissé ce conte de Pilpay , ou s'il nous
est arri>é d'Orient dans raumônière d'un pieux pè-
lerin :
Un coou l'y avie une cigale eme uno pauro fourmigueto
que s'enanavoun faire un vouyage à Jérusalem ; rescon-
troun un rivoulet , lou rivoulet ero gelât ; la cigalo vou-
ret , la pauro fourmigueto vouguet passar ; lou geou se
roumpet et coupet la cambo à la pauro fourmigueto ( ' }
— geou que tu siest fouert
De coupar la cambeto
A la pauro fourmigueto
Que s*enanavo faire un vouyage à Jérusalem.
Lou geou diguct : es ben plus fouert
Lou souleou que me founde ;
— souleou quatu siest fouert
De foundre geou,
(4) Une variante ajoute un troisième voyageur , c'est
un œuf qui se casse à la première étape. On sait que La
Fontaine a mis cette fable en vers : La souris métamor-
phosée en fi (le, ix, 7.
I
111
Geou de ooupar la cambeto
A la paaro fourmigueto
Qae s'enanavo faire un vouyage à Jérusalem,
Lou souleou diguet : es ben plus fouert
Lou nivou que me tapo ;
— nivou que tu siest fouert
De tapar souleou,
Souleou de foundre geou,
Geou de coupar la cambeto
A la pauro fourmigueto
Que s*enanavo faire un vouyage à Jérusalem.
Lou nivou diguet : es ben plus fouert
Lou vent que me coucho ;
— vent que tu siest fouert
De couchar nivou,
Nivou de tapar souleou,
Souleou de foundre geou,
Geou de coupar la cambeto
A la pauro fourmigueto
Que s*enanavo faire un vouyage à Jérusalem.
Lou vent diguet : es ben plus fouert*
La paret que mVresto ;
— paret que tu siest fourt*
D*arrestar vent,
Vent de couchar nivou,
Nivou de tapar souleou,
Souleou de foundre geou,
Geou de coupar la cambeto
A la pauro fourmigueto
Que s*enanavo faire un vouyijge à Jérusalem.
Xtif
La paret digaei : es ben plus fouert
Lou rat que me trauco ;
— rat que fu siesl fouert
De traucar paret,
Paret d'arre&tar vent,
Vent de couchar nivou,
Nivou de tapar souleou,
Souleou de foundre geon,
Geou de coupar la eambeto
A la paaro fourmigueto
Que s'enanavo faire un vouyage à Jérusalem.
Lou rat diguet : es ben plus fouert
Lou cat que me mangeo ;
— cat que tu siest fouert
De mangear rat.
Rat de traucar paret,
Paret d*arrestar vent,
Vent de couchar nivou,
Nivou de tapar souleou,
Souleou de foundre geou,
Geou de coupar la eambeto
A la pauro fourmigueto
Que s*enanavo faire un vouyage à Jérusalem.
Mai.ramitie sieguet la plus fouerto; doou temps de la
rioto la cigalo carguet «la pauro fourmigueto et la menet
faire un vouyage à Jérusalem.
Tonchanl coniraste avec la fourmi égoïstedcLa-
fonlaine! et qui de\ait plaire (l'autaiit plus an peu-
ple que c'est le pauvre , le chanteur , TarUste qui
donne l'exemple de la charité.
Il
XIV
Mais s'il est vrai^ et nous ne croyons pas qu'on
puisse le contester, que Télude de la poésie soit in-
dispensable à la connaissance de Thistoire morale
d'une nalion , en Provence plus qu'ailleurs , c'est à
la poésie populaire qu'il faut demander cet ensei-
gnement. On' ne peut , en effet , accepter comme
l'expression de la poésie provençale, les chants des
troiibadours, poésie aristocratique, conventionnelle,
écrite dans une langue savante qui n'a jamais été
Earlée et qui n'était intelligible qu'à la société qui
antait les châieaiix , poésie qui , si on excepte ses |
sirventes , ne toucha jamais à la réalité des choses
et qui, comme les peintres bysantins , représentait \
un monde de convention avec des couleurs et sous 1
des formes consacrées. « Lé fléau de cette poésie,
» dit Ozanam , c'est le lieu commun , ce sont les !
» fleurs , le printemps , les dames célébrées sur la
t) foi d'antrni, et l'amour chanté par ceux qui n'ai-
» mèrent pas. » (') a La poésie des troubadours,
» dit à son tour M. Diez , doit plutôt être appelée
» poésie d* esprit que poésie de sentiment, et com-
» me telle se pose en opposition directe avec le
» chant populaire. Celui-ci, c'est l'expression de la
» la nature et de la simplicité , son action n'en est
» que plus puissante, il traduit littéralement les
» impressions et s'adresse directement à notre âme,
» tandis que la poésie artistique prend des voies dé-
» tournées , jalouse avant tout de concentrer l'at-
» tention sur elle-même. » (*)
A travers les transformations que les variations
( f ) Ozanam, Les poètes franciscains en Italie au
Xhh siècle, pag. 266.
(2) Diez. La poésie des troubadours, trad. par Roi-
sin, pag. 426 ; conf. en outre Faubiel, Bist, de la poé-
sie provençale, tom. !«', pag. 45.
XV
de la langue et le perfeclionnement des mœurs ont
dû faire subir aux poésies populaires il est impossi-
ble de préciser leur âge d'une manière rigoureuse.
Cependant quand on réfléchit qu'elles se sont con-
servées surtout chez le peuple des campagnes qui
s'attache avec une espèce d'obstination à ses idées et
à ses coutumes ; que leur popularité même a dû les
S réserver de remaniements inintelligents , on ne
ésespère pas de retrouver, sous leur forme actuel-
le, des indices qui permettent do remonter jusqu'il
répoque de leur composition.
Déjà nous avons montré que les mœurs dont nos
romances gardent l'empreinte sont les mœurs du
moyen-âge, que les faits historiques auxquels elles
se rattachent sont les invasions sariasines et les ex-
péditions d'outre-mer. Or il est éNident qu'un peu-
ple ne s'enthousiasme que pour des faits qui se pas-
sent sous ses yeux , ou dont il ressent le contre-
coup ; seuls ils ont le pouvoir de frapper son imagi-
nation, de rester dans sa mémoire. Une mode éphé-
mère peut bien faire remonter le cours des âges à
une littérature savante, et nous pourrions citer bien
des exemples contemporains; mais il ne saurait en
être ainsi de la littérature populaire , car dans ces
conditions le peuple ne la comprendrait plus. Cette
considération nous permet déjà de reculer jusqu'au
moyen-âge la composition de ces poésies. D'un au-
tre côté les modifications qu'elles ont subies , pré-
cisément pance qu'elles se sont opérées peu à peu,
d une manière insensible , ont dû être toutes exté-
rieures , toutes superficielles; c'est une traduction
mot à mot plutôt qu'une imitation, et sous Tidiôme
moderne on sent encore la langue qu'elles ont bé-
gayé à leur berceau. Recherchons donc sous le ba-
digeon qui les recouvre les couleurs primitives dont
elles étaient ornées. Les archéologues décident bien
de l'âge d'un monument sur un simple débris; pour-
quoi un mot, un détail caractéristique, ne nous per-
Xfl
•
mettraieni^Us pas de conjeclurer 1 âge d*nne chan-^
son ?
La langue romane combinait très-sou\ent , dans
la prose surtout, le pronom possessif a\er Tarticle;
ainsi au lieu de mon , Ion , elle disait xolontiers le
mten , le tien. Les actes écrits en pruxençal com-
mencent ordinairement par celte invocation : En
nom de noslre Senhor, amen. L'an de la sievaen--
earnatton La poésie popui «ire a\ ail adopté
cette forme et on en lrou\e encore de nombreuse
vestiges, bien que la transformation fût aisée :
lou diseper la miou bouco — Qu'aco n*es lou miou marit. . .
Jean, 6 Jean Ion miou nebou. . . .
Or, cette forme a disparu de bonne ht nredela lan-
gue du peu|)le;on ne la rencontré déjà plus au
milieu du xvi* siècle . et si postérieurement on en
voit par hasard quelque exemple , ce n est que si
Taiiteur faisant parler un cam|)aRnard cheiche ,en
imitant l'ancien langage, à doinier à son œu^reune
espèce de couleur locale
Chaque fois que nos chants parlent d'un homme
noble , puissant , ils l'appellent un baron , c'est-à-
dire, un homme par excellence, comme le bar ger-
manique dont il déri>e. Et ne crojez jias qu'ils
prennent ce mot dans son acception féodale; non,
car ils le donnent aux saints :
Lou baroun sant Alexi — se voou pas maridar
ils le donnent aux plus hauts personnages :
Aperaquit passavo — lou fiou d'un rei baroun
Mais quand la hiérarchie féodale constituée eût re-
jeté presque au dernier rang ce titre de baron , il
perdit naturellement sa valeur superlati\e , et bien
que Froissart l'emploie encore quelquefois dans ce
XVII
sens — Ils étaient venus en pèlerinage en la ville
de Compostelle au Baron Monseigneur saint Jac--
ques (') — il tend cependant dôjà chez notre \ieux
chroniqueur à descendre à la place que lui avail as-
signé la constitution sociale.
Alors aussi c'était le beau temps des pèlerinages;
c'est alors que Té^éque de Toiil,qui fut depuis
Léon IX, partait chaque année pour Rome accom-
pagné de plus de cinq cents de ses diocésains (') ;
alors^ que^ des personnages de toutes les conditions
se réunissaient en troupes nombreuses et s'ache-
minaient lentement \ers la Galice en chantant ce
singulier cantique dont le refrain semble remonter
au moins aux croisades ('j; alors que les juges im-
posaient aux coupables comme châtiment, un voya-
ge à Rome ou à quelque pèlerinage célèbre. Or^
quand on trou\esi sou\ent des roumtoi^ dans les
chants populaires^ n'est-il pas naturel de remonter
à rép<M];ie ou on les rencontrait à cliaque pas sur
les chemins ? N est-on pas en droit de conclure que
les uns et les autres sont contemporains?
Cependant le libre examen faisait son œuvre, et
l'Eglise elle-même, qui semblait prevSsenlir l'orage,
cherrhaU des sujets d'édification ailleurs que dans
les légendes mer\eilleuses et parfois puériles dont
ellea\ait jusque-là orné l'enseignement qu'elledon-
(0 le$ Chroniques de tire Jean Froissabt, liv. m,
chap. 33.
(2) Voir sur les pèlerinages an mémoire do M. Lu-
dovic Lalanne , publié dans la Bibliothèque de l'école
des Charles, 2™« série, tom. n, pag. I.
(3) V. Lbclerc, Hist. liltéraire de la France, tom.
x\i, pag. 275, voici le refrain de ce cantique :
Fiat, amen, alléluia ! dicamus solemniter
£t Ultreia e sus eia ! decantemus jugiter.
XVIll
nait au peuple; le cycle des apocryphes se fermait
et Ton revenait à la pureté des li\res .«ainls. Evi-
demment ces cantiques où respire une foi si naï>e,
une croyance si aveugle, ont dû précéder les temps
où le peuple plus raisonneur ne s'émouxait plus au
récit des légendes qui avaient charmé ses pères, et
ne comprenait plus les conceptions que cachait leur
forme symbolique.
A quelque point de vue qu'on étudie donc les
chants populaires qui restent en Provence , il nous
semble qu'on ne peut assigner à leur composition
une date postérieure au xvr siècle , et encore cette
limite extrême n'implique pas qu'un grand nombre
d'entre eux ne soit de beaucoup plus anciens. L'es-
pèce de brutalité sauvage qu'on respire dans quel-
ques-uns nous ferait même fixer très -haut leur ori-
gine, si nous devions dire toute notre pensée.
Une considération d'un autre ordre nous conduit
au même résultat. Nos chants ont évidemment été
composés en provençal , et il suffit de les lire pour
reconnaître le génie de notre vieil idiome national.
Or de très-bonne heure nos pères ont chanté en
langue française. L'autonomie du midi s'était abî-
mée dans le désastre des Albigeois, et, sous ce rap-
port, l'avènement de la maison d'Anjou avait com-
plété rœuvre de la croisade. L'étranger nous domi-
nait; la cour était italienne ou française, elle n'était
plus provençale; et le peuple mû par ce secret dé-
sir qui nous pousse tous à imiter ceux qui sont au-
dessus de nous , cherchait à copier ses maîtres en
balbutiant leur langue. Dans les habitudes de la
vie, on parlait le langage des aïeux ; dans les occa-
sions solennelles on jargonnait la langue conqué-
rante. L'homme qui chante , par cela même qu'on
l'écoute, se croit un personnage, aussi veut-il parler
comme les grands personnages, et dans ses chants
comme à la cour , les grands personnages parlent
XIX
français ; ainsi l'Ange des jioels s'adresse en fran-
çais aux bergers qui répondent en provençal ; ainsi
dans cette vieille pastourelle, si répandue dans tout
le midi qu'on n'en saurait nombrer les variantes, et
dans laquelle une jeune bergère repousse , en se •
moquant, les cajoleries d'un seigneur :
— Bonjour la bergère ;
— Âdiousiatz, Moussu
le Monsieur s'exprime en français , tandis que la
jeune fille parle la langue de la siou maire; et cette
facélîe , qui s'est éternisée dans les comédies pro-
vençales, d'un glorieux baragouinant du français :
Je suis un deserteux sordar
Fraischement venu de la guerre
MÉLIDOR.
Et d'où estes-vous?
MATOYS.
D'Ansouïs.
MBLIDOK.
Tu sies natif d'aquest pays?
Cresiou que fouguesses de Franso. (')
ne prouve-l-elle pas que pour paraître important,
il fallait parler la langue du Gouverneur ou du Pre-
mier Président , qui presque toujours étaient de
France. Ce travers . dont souffrait la langue pro-
vençale , n'était d'ailleurs pas nouveau et le vieux
Jehan de Nostre-Dame se plaignait déjà que « nos-
r> tre langue provençale s'est tellement avallée et
r> embastardie que à peine est-elle de nous qui som-
•» mes du pays entendue {'). d Dans ces conditions
(4) Gaspabd Zebbin , La perlo desmmos et coume-
dies prouvençalos, Aix, Jean Roize, 4655, pag. 42.
(2) Les Vies des plus cilèôre$ et anciens poètes Pro-
vençauœ, pag. 48.
XX
il esl évident que le peuple ne devait plus se servir
pour ses chants de cet idiuiâe délaissé et I idée d'y
joindre un élémenlgrota«^quede|)Ius poh\ail seule
le lui faire adupter pour ses farces du carnaval. La
poésie pro\ençale de\int à son tour une poésie d'é-
rudiis, et rien ne prouve mieux que son tein|)s était
fini que cel inexplicable engoûmeut qui fil procla-
mer Gros le premier des poêles pro\ençaux.
Un fait qui étonne lorsqu'on étudie les poésies
populaires, c'est de rencontrer dans les contrées les
plus di> erses des chants identiques, non-seulement
pour le fond , mais pour la forme, pour les circons-
tances, pour les détails; et quand on remarque que
ce sont surtout les œuvres de pure imap:ination, les
légendes romanesques qui sont le plus généralement
réf»andues, on est bien forcé de leur reconnaîire une
origine commune et de se demander comment ces
chansons ont pu trou\er place dans le répertoire et
se conser>er dans le sou>enir de popidalions si dif-
férentes de mœurs et de langaee. {')
Si la poésie aristocratique a\ait ses troubadours
et leurs jongleurs , portant dans les cours et châ-
teaux ses productions aussi froides qu'élégantes, la
poésie populaire de son côié avait ses rapsodes, s'ar-
rêtanl à la porte des églises ou dans les carrefours,
et égayant a\ec des chansons malignes ou des tours
d'acrobate la même fouie qu'ils \enaient d attendrir
a>ec une pieuse légende ou le récit de ta Passion.
« Je suis marri , disait Giraud Kiquier à ÂJphonse
» d'Aragon , je suis marri qu'on puisse confondre
» les troubadours a>ec ces gens ignares et sans te-
» nue^ qui^ dès qu'ils croient savoir jouer d un ins-
(4 ) Dans les notes qui accompagnent chaque chant
nous avons indiqué ou reproduit les principales variantes
recueillies en dehors de la Provence,
XXE
r> trumeni criard, s'en vont par les mes^ demandant
D l'aumône en chantai»! dexant une \)le populace.»
« Nous voulons qu'à Ta venir, répondait le roi , les
» bateleurs qui font danser des sH)ges^ des chèvres,
» des chiens ou des marionnettes, contrefont le
» le chaut des oiseaux, ou pour une mesquine pie-
» cette , chantent au son des instruments , devant
» des gens de basse extraction , ne portent pins le
» nom àe jongleurs, mais soient, comme en Lom*
» hardie, appelés J?ou//bn^ ('). 9 On sent à travers
(4 ) leu me tenc a maltrag.
Cas homs senes saber
Ab sotil captener,
Si de calqu* estramen
Sâb un pauc a prezen.
Se n'ira el tocan
Per carrieiras sercan
Et querre c*om 11 do ;
E autra ses razo
6antara per las plassas
Vilmen et en gens bassas
. . . Sels que fan sautar
Simis bocx o cas,
que fan lurs jocx vas,
Si com de bavastels,
Ni contrafan aucels,.
tocan esturmens,
cantan entrç gens
Bassas per pane d*aver
Que non devon caber
El nom de joglaria
Hom los apel bufos
Go fa en Lombardia.
Svplicatio, qm fes Gd. Riçuier.al rey de Castela
et declaratio, quel genher rey'N. Amfos fe per la su-
plicatio Dans Diez, La poésie des troubabourSr
à Vappendice.
Gonf.Les plaintes du barde 'faliesin contre les Kler
clans La Villbmaroué, Barzaz-Breiz , tom. i»', p. fO.
Il*
XXH
ces plaintes du dernier des troubadours le dépit du
poète qui se voit délaissé pour des œuvres qu'il mé-
prise, mais elles n'en établissent que mieux l'exis-
tence de ces chanteurs nomades dont la race s'est
perpétuée jusqu'à nous, et qui alors comme aujour-
d'hui furent les agents de diffusion les plus actifs
de la poésie populaire. Il ne faut pas croire en effet
que leurs courses fussent restreintes à un étroit
rayon. La vielle sur Pépaule , ces bohèmes de l'art
allaient partout où les poussait le vent de leur fan-
taisie. Un jour de septembre 1328 , deux hommes
devisaient, assis sur le banc d'une maison de la rue
S'-Martin-des-Champs à Paris , quand ils virent
passer une pauvre femme de Chartres, appelée la
PleuriCf ce laquelle estoit en une petite charrette
» et n'en bougeoitjouret nuict comme entreprise
» d'une partie de ses membres, et là vivoit des au-
)> mosnes des braves gens. » Ce spectacle les émeut
et aussitôt ils décident d'acheter à l'abbesse de
Montmartre un terrain là proche, et y bâtissent un
hôpital dont le premier lit fut occupe par la pauvre
paralytique qui n'en bougea jusqu'à son décès. De
ces deux hommes au cœuf compatissant, l'un était
parti de Pistoie en Lombardie et se nommait Jac-
qties Grare, dit Lappe , l'autre venu de Lorraine
avait nom Huet le guette ; tous deux étaient mé-
nétriers! (')
C'est un préjugé aussi erroné qu'il est répandu^
de croire que l'homme , au moyen-âge , ne se dé-
plaçait que rarement ; jamais au contraire les clas-
ses inférieures surtout n ont éprouvé un aussi vif
désir de changer de climat, Jamais elles ne l'ont exé-
cuté sur une aussi vaste échelle. La constitution
(4) Du Breul, Le théâtre des antiquités da Paris,
pag. 998.
XXIU
féodale qui les sacrifiait au caprice d'un maître en
donne une raison suffisante, et ces pèlerinages con-
tinuels auxquels les autorités ecclésiastiques et ci-
viles cherchèrent vainement de mettre un frein^ sont
à la fois un symptôme et une preu\e de ce besoin
qui poussait l'homme à chercher un sol plus hos-
pitaher, mirage trompeur qui trop sou\enl, au ter-
me du voyage, ne lui laissait plus même l'espéran-
ce. L'esprit religieux n'était pas toujours ce qui a-
menait ces hommes à quitter leur patrie; la pureté
des mœurs n'était souvent pas ce qui dominait dans
ces troupes s'arrêlant à chaque village, grossissant
à chaque station , et payant Thospitalite a\ec une
chanson ou une nou\eile. Les pflerins furent le
journal du moyen-âge ('). Dans ces conditions on
comprend combien ils durent propager de chants
populaires, et la réunion sur quelques points de ces
troupes venues de pays divers , les récits de leur
voyage au retour, expliquent en partie la rencontre
inattendue des mêmes chants dans les contrées les
plus lointaines.
Il y a quelques années une chanson devint tout-
à-coup populaire en Provence; dès que les enfants
ou les jeunes gens étaient en nombre on les enten-
dait répétant :
(4 ) Dans une romance catalane, un chevalier réveille
une jeune femme endormie sous un pin :
— i Qui es aauell caballer — que m'ha quitat lo dormi ?
■ — No'n se caoaller senyora — soc un pobre pelegri.
— i No*m diria el caballer— los novas qu'hi ha per alli ?
(Romancerillo catalan, pag. 4 H).
S»-Jérôme écrivait déjà : Les pèlerins ont porté, en été,
à la Bretagne , les nouvelles (qu'avaient apprises, au prin-
temps» les Parthes et les Egyptiens (Contra figiiantiwn)
Qaant te cousterouD tssesclops.
Qaand eroan , quand eroon noous.
Nous eûmes alors la curiosité de rechercher la rai-
son de cel engoûment subii et général, et nous ac*
quimes la preu>equ'un compagnon menuisier parti
des Cévennes pour le tour de France, semait sur sa
route cet air fort chantant qui soutenait des paroles
insignifiantes. Or, ce qui se passa pour le chant cé-
venol a dû se reproduire maintefois, et il a dû sou-
vent suffire d'un homme parcourant à petites jour-
n^s un grand espace de pajs , pour répandre un
chant qui prenait racine partout où il trouvait des
esprits fa\orablement disposés.
Ainsi tout ce qui tendait à mettre les populations
en rapport, ces foires importantes où ler^ nations se
donnaient rendez-Nous^cesParcfoti^ où l'on accou-
rait de si loin , les fêtes, les romérages , tout jus-
qu'à ces bandes d'aventuriers mercenaires, raccolés
de toute part , qui composaient alors les armées , a
servi à généraliser ces chants, a été la voie par la-
quelle se sont éparpillées ces fleurs de la poésie po-
pulaire. Les sympathies nées d'une même croyance,
Tobstination du peuple dans ses coutumes, ont fait
le reste.
Il ne faut pas s'attendre à trouver beaucoup d'art
dans ces compositions. Sœurs des fleurs de la mon-
tagne, comme elles elles ont des couleurs heurtées,
une saveur parfois amère , un parfum quelque |)en
sauvage qui ne conviennent pas toujours aux <léii-
cats , mais qui ne rebutent pas les forts. Les pay-
sans anglo-saxons chantaient la romance du Saule
ayant que Shakespeare se l'appropriât , Chateau-
briand avait appris du peuple les airs qu'il plaça
dans Le dernier Abencerage , et Goethe est verni
chercher jusque dans notre Provence la chanson de
folle que Marguerite chante dans sa prison. Ne de-
XXV
mandez pas d'ailleurs au poète, qui souvent ne sait
pas même lire, les coupes savantes, les périodes har-
monieuses^ les rimes ingénieusement combinées^ les
raffinements de suspensions habilement ménagées;
il voit son but , il y marche franchement , sans dé-
vier, sans s'arrêter. « Les mois tombent pressés,
» dit M. Ticknor, poissants, hardis comme les coups
» de répée vengeresse , comme les battements du
» marteau sur le fer ardent ; chaque parole Naut un
» acte; l'é^ithète est dédaignée, point de descrip-
» tions, point d'efilbrls. Le drame marche seul^ les
» faits succèdent aux faits. Vous êtes transportés
» de la caverne profonde dans les palais des rois^ et
» des rives de la mer au sommet des montagnes,
» sans que Tanteur daigne vous rendre compte de
» ses intentions. Il marche , il marche toujours ; il
» se contente d'éclairer les sommités de son sujet
» et de dorer le front des montagnes ; robscurité
» règne dans les vallées , le nuage vaporeux sur le
» penchant des collines ; vous ne verrez se dessiner
» que les cimes , ce qui est nécessaire pour com-
» prendre le récit du poète : ne cherchez rien de
» plus. (') » Dénuées qu'elles sont de tous les or-
nements dont se parent les poésies artistiques et
qui servent trop souvent à masquer leur pauvreté,
leur poésie à elles est toute dans les sentiments
qu'elles font naître dans l'âme, dans les figures
dont elles frappent l'imagination, dans les émotions
dont elles agitent le cœur. Ecoutez le 5/a6afifa^ôr,
même interprété par Pergolèse , et vous vous de-
manderez /avec M. Cousin , ce qui vous émeut le
plus de la musique du maître ou des paroles de
l'humble Fra Jacopone. Ces chants ont en Outre
(4) TiCKNOB , Poésies popv laites des races teuloni'
qu:s. fNort americanreview kS'àù),
m
XXVI
aujourd'hui pour nous un charme de plus : la
poésie des souvenirs. En les entendant nous éprou-
vons une sensation analogue à celle que produit
ras[)ect des ruines, et nous nous surprenons à res-
sentir cet attendrissement qui gagnait Rousseau
quand vieux et cassé, il retrouvait dans sa mémoire
les petits airs dont sa pauvre tante Suzon avait ca-
ressé son enfance (').
Comme pour mieux faire voir que toute la valeur
artistique des chants populaires est en dehors d'eux-
mêmes , leur rhjj^thme est aussi monotone que leur
forme est heurtée ; et il faut bien reconnaître qu'ils
doivent renfermer quelque idée générale et profonde
qui les a sauvés de l'oubli quand , malgré ces im-
perfections , ils sont arrivés jusqu'à nous à travers
une longue suite d'années. On nous permettra, nous
l'espérons , d'entrer dans quelques détails sur ce
rhythme qui est commun à toutes les poésies popu-
laires, au moins dans les langues néolatines, et dont
quelques règles importantes n'ont pas été claire-
ment définies jusqu'ici.
La strophe se compose d'un vers unique , com-
plétant la pensée ou au moins un membre de la
pensée. Ce vers de douze ou de quatorze syllabes
(quelquefois d'un plus grand nombre) est coui)é
par une césure tellement marquée ^ qu'on a pris
chaque hémistiche pour un vers distinct, alors au 'il
n'y avait en réalité qu'un vers brisé en deux (*).
Si l'on étudie avec quelque attention les chants
populaires qui ont été publiés on s'apercevra , en
eflfel, qu'ils sont composés alternativement de vers
(\) J.-J. Rousseau, Confessions, r« partie, liv. i«.
(2) « Quelquefois on trouve alternativement un vers
qui rime et un autre qui ne rime pas. » Instmetions du
Comté, rédigées par M. Ampèrb, pag. 34.
XXVII
blancs et de vers ritnés. Si on réunit , au contraire,
ces fragments qui n*auraient janaais dû être séparés,
on obtient une de ces tirades monorimes si caracté-
ristiques de Tancienne poésie , preuve nouvelle de
Tantiquité de ces chants :
Jesns a janat cranto jours — sans prendre soustenanço,
Quand les cranto jours sounts passais — Jésus prend
[soustenanço,
Prend un mouceou de pan beinet — per sa desparjunanço
N'en maridoun Fluranço — la flour d'aquest pays
La maridoun tant jouino -*- se sanp pa 'nca vestir ,
SoQn marit vai en guerro — per la laissar grandir,
Lou diluns Va 'spousado — lou dimars est partit. . «
La belo Margoutoun — bouen matin s'es levado,
A près soun broc d'argent — à Vaiguo n'es anado ;
Quand es istad' au pous — a vist Taiguo troublado
Sus un pichot banquet — elo s*es asselado
Il suffit de jeter les ^eux sur ces exemples pris
au hasard, et nous eussions pu les muUipher, pour
voir que si Ton brise le vers à l'hémistiche on n'a
plus même des assonances^ tandis qu'en les écrivant
comme nous venons de lé faire ils sont régulière-
ment rimes.
La césure ne coupe d'ailleurs pas toujours le vers
en^deux hémistiches égaux , circonstance qui ap-
porte quelque variété dans le rhylhme. Ainsi, dans
le premier exemple que nous citions, la coupe tombe
après le quatrième pied , tandis que le second hé-
mistiche n'en a que trois. D'autres fois , au con-
traire^ c'est celui ci qui est le plus long :
N'en sonnt très fraires — n'ant qu'uno souer* àmaridar.
mais dans tous les cas la coupe adoptée d'abord est
XXVIII
. rigoureusement suhie dans tout le mofceau. Les
exigeances d'un air fortement cadencé rendent , il
est vrai, cetle régularité obligatoire {').
Le seul artifice qui rompe la monotonie de ce long
vers et de ces rhyihraes à très-peu près identiques,
c'est rintroduclion à la fin el au milieu du couplet
- de ces flons-flons dont le mironton mirontaine de
Malbrough est un exemple connu de tout le monde,
' Aussi la poésie populaire fail-elle un fréquent usage
de celte espèce de refrain , insignifiant a la lecture
et qui n'a été introduit que dans l'intérêt de la
phrasé musicale.' Mais on ne saurait induire de sa
présence entre deux hémistiches que ceux-ci for-
ment des vers séparés, puisqu'on le voit parfois en-
trer brusquement au milieu d'une phrase, d'un mot
T ^.L'me, et que ceux-ci semblent s'ariéler pour lui
faire place et poursuivre tranquillement leur mar-
che après que cet intrus est paisse. La chanson de
La jeune fille au cresson, dont les réponses nar-
quoises décèlent assez l'origine normande bien
qu'elle soit connue dans toute la France, fournit,
parmi tant d'autres que nous pourrions citer , des
exemples de toutes ces coupes :
Quand j'étais chez mon père {bis)
Petite à la
Titi mariti, tata mari fa,
Petite à la maison.
J'allais à la fontaine
Pour cueillir du titi
Pour cueillir du cresson.
{\ ) Dans l'ancienne versification le j)lacement de la
césure n'était pas fixée d'une manière aussi absolue qu'au-
jourd'hui ; ainsi le poème de Gérard de Rossillon est
écrit en vers de dix syllabes ayant le repos à la sixième.
XXIX
La fontaine était creuse
Je suis coulée au . . . . titi
Je suis coulée au fond.
Par le chemin il passe
Trois chevaliers titi
Trois chevaliers barons.
Que donnez vous, la belle,
Nous vous reti titi ... .
Nous vous retirerons.
Quand la bel* fut tirée
S'encourt à la titi. . . .
S'encourt à la maison.
Se met à la fenêtre
Leur chante une titi. . . .
Leur chante une chanson.
Ce n'est pas çà, la belle,
Que nous vous de titi . . .
Que nous vous demandons.
C'est votre cœur en gage
Dit's-nous si nous titi . . .
Dit's-nous si nous l'aulrons.
Mon ccBur, répondit-elle,
N'est pas pour des titi . .
N'est pas pour des poltrons.
C'est pour des gens de guerre
Qu'ont la barbe au titi. .
Qu'ont la barbe au menton.
Le fusil sur Tépaule
L*épée au ceio '
Titi mariti, tata marita,
L'épée au ceinturon. ('}
Nous choisissons de préférence nos exemples ett
dehors de la poésie provenf^Ie, parce que nous cher-
chons à établir que la poétique populaire esl la mê-
me partout ; fait remarquable /car de cette coïnci-
dence il faudra conclure ou que cette forme dérive
de la nature même , ou que toutes ces poésies ont
une source commune; delà à Tunité des races il
n'y a pas loin.
Chaque fois que le vers est masculin la césure
est in\ariablement féminine ou plus exactement
sourde, c'est-à-dire tombant sur une syllabe qui
suit immédiatement la syllabe accentuée, et chaque
fois que le vers est féminin , la césure au contraire
est toujours masculine; de telle sorte qu'en brisant
le vers comme on a coutume de le faire (et comme
nous l'avons fait nous>même pour nous conformer
à l'usage]^ on a alternativement un vers masculin
et un vers féminin , ou mieux une terminaison ac-*
centuée et une terminaison sourde {*), disposition
tellement heureuse pour l'harmonie qu'elle a fait
illusion à tous ceux qui se sont occupés de poésie
(4 ) L*air de cette chanson est noté dans les Poèmeg
el chants marins par M. de Lalandelle, pag. 473.
(2) La langue provençale n'ayant pas de lettres muet-
tes n'a , par conséauent , ni terminaisons féminines ni
vers fémmis dans l'acception donnée à ces mots par la
prosodie française. Mais d'un autre côté l'accent tonique
porte souvent sur l'avant-derniére syllabe et dans ce cas
ta prononciation de celle qui suit devient sourde et pres-
que muette. Ce sont ces terminaisons que nous appelons
féminines, tandis que nous appelons vers masculins ceux
XXXI
populaire. Cette règle est générale et si Ton ren-
'Contre des exceptions on peut hardiment afSriner
qu'elles sont le fait des modifications qu'a subies la
langue, et un peu d'attention suffit le plus souvent
pour retrouver ta rédaction primitive.
Cette forme, d'ailleurs, n'est pas propre à la poé*
sie populaire proven^le, elle lui est commune, au
^ntraire, avec la poésie populaire française et peut-
être avec celle de toutes les langues dont le vers ne
repose pas sur la loi de la quantité. Que Ton étudie
a ce point de vue les instructions rédigées par M.
Ampère et l'on verra combien sont nombreux les
•exemples de cette disposition. Liselt cette ronde
^ont nous retrouvons une variante en Provence :
Derrière chez mon père — y a un arbre fleuri,
Tous les oiseaux du monde — vont y faire leur nid,
La caille, la tourt*relle — la jolie perdrix,
Et la jolie colombe — qui chante jour et nuit
Et cette chanson de Biron recueillie en Bretagne
par le docteur Boulin , ddns laquelle Texemple est
•d'autant plus frappant qu'on y trouve à la fois des
vers masculins et des vers féminins : ('}
dont la dernière syllabe est forte, c'est-à-dire relevée par
Taccent tonique. Elle correspond à V accent aigu des
Grecs, des Latins et des Espagnols, comme notre termi-
naison féminine correspond à leur accent grave. Nous
prions le lecteur de ne pas perdre de vue cette distinc-
tion dans toute la discussion relative à la prosodie des
poésies populaires.
(4) La version de cette chanson publiée dans La ca-
ribarye des artisans ( pag. 64 de la réimpression ) peut
faire supposer que celle qui a été donnée par M. Ampère
est incomplète , si la première n*a pas été arrangée par
Fauteur du recueil, ce qui nous parait probable.
xxxu
Le roi fut averti — par un de ses gendarmes :
— Dotmez-vouB bien de garde — du maréchal Biron
Il vous f rait des affaires — qui vous coûteraient bon.
-« Quelle entreprise a-t-il ? — dis-le moi, capitaine.
— Faire mourir la reinie — et Monsieur le Dauphin,
Et de Vôtre couronne — il veut avoir la fin.
Dessus ce propos là — voilà Biron qui entre,
Le chapeau à la main — au roi fait révérence :
Bonjour aimable prince — vous plairait-il jouer
Mille doublons d'Espagne — que vousm'allez gagner.(')
Et celle canlinelle delà Claire Fontaine qui, née
en Brelac:ne oti en Franche-Comté (riine et l'autre
la revendiquent), est devenue la chanson nationale
des Canadiens français,* .
En revenant des noces — bien las, bien fatigué,
Près la claire fontaine — je me suis reposé,
A la claire fontaine — les mains me suis lavé,
A la feuille d'un chêne — me les suis essuyé ;
A la plus haute branche •— le rossignol chantait :
Chante, rossignol, chante — puisqu* tu as le c^pur gai.
Le mien n'est pas de même — car il est affligé,
C'est pour mon ami Pierre — qu'avec moi s'est brouillé,
C'était pour une rose — que je lui refusai ;
Je voudrais que la rose — fût encore au rosier
Et que mon ami Pierre — fût encore à m'aijner.
Les traces de cette disposition se retrouvent dans
les plus anciennes chansons populaires de France,
dans celle de ce
(4 ) On sait que la passion du jeu était un des talentê
du Verd-galant.
XXXIfl
Petit h<»nme — qui s'appelait GoiLlèri
Qui s'en fat à la diasse — à la chasse aux perdrix,
Qui montât sur un arbre — pour voir ses chiens courir
et même dans celle de Maïbrough , \arianto fort
altérée d'un chant du roojen^âgequi est arrivé jus-
qu'à nous en passant par la Chanson du duc de
Guise f dianson qui^ plus rapprochée du texte ori-
ginal^ a conservé plus complètement la faclure pri-
aiitive (').
Nous laissons à d'autres plus versés que nous
dans les anciennes poétiques étrangères le soin de
décider si elles reconnaissent cette loi de ralternance
dos terminaisons sourdes et des terminaisons ac-
centuées à la césure et à la rime, comme elles obé-
issent à celle du brisement d'un grand vers uni-
que (*) ; qu'il nous suffise de la constater dans les
deux rameaux de la langue romane qui se sont dé-
.veloppés simultanément sur celle terre qui est au-
jourd'hui la France, et de tirer de celle coïncidence
une preuve de leur origine comiDune.
La césure était, d'ailleurs, traitée comme la rime.
La s;yllabe sourde qui termine toujours le premier
hémistiche du vers masculin n'était pas pius comp-
tée dans le mètre que celle qui finit le vers féminin.
« Quelques-ont uns estime, dit EstiennePasquier,
» que ces hémistiches ou demi-vers étaient de pa-
» reille nature que la fin du vers, et que quand il
9 se terminoit par Ye féminin , il ne falloit point
» craindre de les faire suivre d'iine consonnante,
y> comme si cest e se fust mangé de soy-mesme,
9 tout ainsi qu'en la fin du vers. Nous appelons
(4 ) Le Roux DB LiNCY, Recueil des chants hislori"
gués français, tom. 2, pag. 387; conf. F. Genin, Va^
riatUms de la langue française.
(2) Voir au Past-sfriptum.
in*
XXXIV
» ceste césure^ qui tombe en Ve féminin , la cmg[>e
» féminine, (')» La poésie populaire n'était pas
seule à prendre celte licence ; les poètes français en
ont joui jusqu'à Marot , et les Provençaux ^ allant
plus loin, ne comptaient pas dans la mesure^ même
deux syllabes quand elles suivent un accent toni-
que (*j.
Fréquente dans la poésie narrative romane , la
coupe féminine est au contraire fort rare dans les
œuvres lyriques des troubadours. Si elle est deve-
nue la règle des chants populaires, c'est que le mé-
lange régulier de syllabes éteintes et de syllabes ac-
centuées est d'un effet harmonique fort sensible, et
que placer la muette à la césure , en la comptant
dans le mètre, c'est supprimer la syllabe d'appui,
c'est-à-dire , rompre toute l'harmonie du vers. La
poétique raffinée des troubadours préféra ce dernier
parti ; l'oreille du peuple, moins instruite mais plus
délicate , lui fit adopter le second {'). C'est que sçs
poésies à lui étaient composées, en fredonnant, par
un auteur illettré à qui l'air enseignait instinctive-
ment la prosodie , et que la musique exige impé-
rieusement un placement régulier des accents pour
que le même timbre s'adapte convenablement à
chaque couplet.
Faut-il croire avec M. EJelestand du Méril, que
(0 E. Pasquier, Recherches sur la France, tom. i,
pag. 712.
(î) Voir pour des exemples , Quicherat , Traite de
versification française, pag. 325.
(3) Ce n*e8t pas que les troubadours ne fissent grand
cas de la césure; ils la traitèrent avec une importance
telle qu'ils la donnèrent quelquefois cour nme à un vers
de leur strophe qui en manquait , ainsi qu*on peut le
voir dans ce morceau d'une facture si remarquable qui
^
XXÏ?
ce grand vers de la poésie populaire ( en espagnol
il y en a de vin^t syllabes) dérive de la forme tro-
chaîque ? N'est-il pas plus probable que le j)euple,
gui entendait chanter les psaumes, a calque sa po-
ésie sur le rh^thme qui frappait le plus habituelle-
ment son oreille, et qu'il a brisé son vers à la césure
comme le verset est coupé à la médiante. Les deux
Nostradamus nous apprennent que de leur temps
on entendait a réciter aux pauvres demandant Tau-
» mosne aux portes , la passion du Fils de Dieu , le
» martyre de Saînct Esticnne, quand les félons
» lou tapidavany les sept psaumes pénitentianx et
» mille autres belles et vieilles choses ('). » Ne
doit-on pas supposer que dans cette traduction des
psaumes , malheureusement perdue, on avait con-
servé léchant du texte, surtout quand nous voyons
quelques-uns des cantiques que nous avons re-
cueilli calqués sur des hymnes ou des séquences de
TEglise , quand nous savons que c'est sur Tair du
Veni Creator qu'on chante encore à Aix, à la messe
commence le récit dans le poème sur la Vie de Saint
Honorât, par Raymond Féraud :
Al temps alcianor, so retrays Vescriptura,
Que Maumet de Mecha, malvaysa creatura,
E Johans Gaunës feron ley de falsa figura
De peccat et d'error;
DoQ foron yerinat man dux e man persant :
Pinabel de Bugia et Sidrac d'Oriant,
Marsili de Maroc am son frayre Aygolant,
Que foron rey clamcU
Voir tout ce morceau dans la Vida de Sant Honorai,
publiée par M. Sardou, pag. 2.
(4) Ces. Nostradamus , Histoire et chronique de
Frovence, pag. 584; conf. Jbhan de Nostrk-Damb, op.
cit., pag. 47.
XXXVI
du peuple (') , ces Planchs de Sant Esteve que
vient de rappeler notre vieil historien.
Dans beaucoup de cas au contraire les paroles et
le chant s'unissent d'une manière si intime, forment
un ensemble tellement harmonique qu'on ne sau-
rait décider lequel des deux membres de cette union
a précédé l'autre et qu'on est porté à croire que la
poésie est sortie, armée de sa musique , du cerveau
de leur auteur, a Le chant marié à la parole ^ dit
» M. de la Villemarqué, est l'expression de la seule
» poésie vraiment populaire. Son union avec la
y> musique est si intime, que si l'air d'une chanson
» vient à se perdre , les paroles se perdent égale-
» ment. Nous en avons fait raille fois l'expérience;
» mille fois nous avons vu le chanteur s'efforcer
» vainement de rappeler dans sa mémoire les mots
» du chant qu'il voulait nous faire connaître et ne
» parvenir à les retrouver qu'en retrouvant la mé-
)) lodîe (*). » C'est en entendant ces vers si musir
calement rhythmés, en écoutant cette mélodie aussi
cadencée et aussi, naïve que les paroles, qu'on com-
prend la vérité du vieux mythe grec qui faisait d'A-
pollon le dieu de la musique et de la poésie. Dans
cetle partie délicate de notre œuvre nous n'avons
jamais perdu de vue les instructions si claires et si
précises rédigées parle comité du ministère de l'in-
struction publique ; nous avons recommandé aux
personnes gui ont bien voulu nous prêter leur con-
cours intelligentde s'y conformer ponctuellement (')
{i ) Voir les textes comparés de 1 31 8 et de 4 665 dans
dans les Variétés religieuses, i vol., Makaire, 4860.
(2) H. DE LA ViLLEMABOuÉ, BruzaZ'Breiz, introd.,
pag. LYii.
(3) Nous sommes heureux de pouvoir témoigner no*
tre reconnaissance à M. Gérard , artiste aussi distingaé
XXXVII
et nous les reproduisons ici pour expliquer el pour
justifier notre travail :
« Le Comité doit signaler à ses correspondants un
écueil contre lequel pourraient se trouver arrêtées quel-
ques personnes, très-bonnes musiciennes d'ailleurs (et
précisément par cela même qu'elles sont musiciennes),
Qiais qui n'ayant point fait une étude spéciale de l'art,
ignorent que les formes mélodiques adoptées aujourd'hui
généralement , exclusivement même , ne sont pourtant
qu'une particularité au milieu des formes nombreuses et
bien plus variées par lesquelles elles ont pu passer dans
la série des âges. Mais, sans entrer dans des détails qui
seraient ici hors de propos sur la. nature et sur Thistoire
du rhythme et de la tonalité , nous nous bornerons h
dire que beaucoup d'anciens airs diffèrent des airs mo- -
demes , non-seulement par l'absence d'une mesure et
d'un rhythme bien déterminés , mais par deux circons-
tances caractéristiques : la première que l'air peut finir
autrement que sur la tonique ; la deuxième que l'air
peut n'avoir point de note sensible , c'est-à-dire , que le
de^ré immédiatement inférieur à la tonique, au lieu d'en
différer d'un demi-ton seulement , comme cela a toujours
lieu dans la tonalité moderne , notamment dans le mode
inajeur et même dans le mode mineur quand la progres-
sion est ascendante , en diffère , au contraire , d'un ton
plein.
» Ces deux circonstances , même celle qui regarde
l'absence ou l'irrégularité du rhythme , peuvent s'expri-
mer d'une manière simple et pratique , en disant qu'elles
font ressembler la cantilène à un air de plain-chant.
» Or, quand une mélodie présente ces caractères qui
que modeste , qui a noté plusieurs des airs que nous
publions. Les personnes qui se sont occupées de chants
populaires comprendront combien il a fallu de patience,
de tact et de goût pour retrouver la mélodie originale
sous les fioriture dont la couvrent souvent l'ignorance
ou le mauvais goût des chanteurs.
ir
XXXVIII
sont pour oIIa comme un cachet d'antiquité , on conçoit
combien il est important de les lui conserver. Mais, com-
me nous Tavons indiqué plus haut, les musiciens non ar-
chéologues , entraînés par ieurs habitudes , éprouvent»,
malgré eux , la tentation de faire disparaître cette roaillo
précieuse, croyant enlever une tache. Pour les prémunir,
il nous suffira de leur adresser cette simple recomman-
dation : Ecrivez l'air tel que tous l'entendez chanter,
et ne changez rien (')•>»
Tout ce que nous. avons dit jusqu'ici s'applique
surtout aux chants de la première époque à ceux qui
constituent la >raie poésie populaire. Mais , si nous
nous étions borné à cet ordre de composition, notre
tableau eût été incomplet, nous aurions laissé dans
l'ombre tout un côlé du caractère national, celui-là
même qwi constitue son indi\idualilé,]es poésies re-
ligieuses étant f)lutôt l'expresMon de ce fonds d'i-
dées morales qui est le lot de tous les peuples. Le
provençal est \if ,gai , loyal , hospitalier, expansif,
railleur , mordant , voire même un peu hâbleur et
quelque peu médisant , et tout cela a dû se refléter
dans ses chants , d'aulant plus qu'en Provence le
«euple a été de tout temps et poète et chanteur^
[alheureusemenl ces productions , qui ne reposent
plus sur des idées générales, sont mobiles comme la
société dont elles sont l'image, et la génération sui»
vante les oublie parre que, ne répondant plus à ses
idées, elles ont perdu pour elle toute leur saveur. Il
faut bien reconnaître d'ailleurs que la poésie popu-
laire déchoit dès qu'elle ne s'appuie plus sur la tra-
dition historique ou religieuse ; c'est la liane qui
rampe et salit ses corolles dans la [poussière s'il lui
manque l'arbre auquel elle enlaçait ses rameaux.
(I) Note do M. Vincent, de Tlnstitut, pubUé3 dans le»
instructions rédigées par M. Ampère, pag. 40.
\XXIX
Le trait qui distingue celle poésie domestique de 1a
poésie populaire , c'esl l'absence de la forme dra-
matique qui cai-aclérise celle-ci, et l'auteur qui s'ef-
façait dans Tautre est au contraire presque tou-
jours en scène dans la première. Ses allures sont
plus vi\e.s sa forme plus \ariée, ses fours plus ori-
ginaux , son expression plus châliée ; tandis que sa
sœur aînée se soutenait par sa force seule, il lui a
fallu, à elle, un peu d'art pour se sauver de l'oubli.
Nous a^ons choisi parmi ces chansons badines celles
qui nous ont présenté les caractères les plus tran-
chés de la poésie populaire, mais nous ne voudrions
pas lesdonnercomme des types. Hâtons-nous tou-
tefois de le remarquer, et c est pour nous un devoir
oomme un bonheur, même dans ses productions les
plus légères la muse provençale garde une décence
et une retenue qui Ihonorcnt ; jamais elle n'a hanté
les bouges où des fils abâtardis ont cru trop souvent
la rencontrer; jamais elle n*a parlé cette langue de
i'Cf^ qtié deptiis deux siècles ils lui ont prêté avec
une complaisance coupable ; jamais elle n*a traîné
sa robe dans la boùedes ruisseaux , et si , dans des
moments qu^excusent les folies du carnaxal, elle
laisse quelquefois tomber ses voiles, son geste, com-
me celui de la Vénus de Cléomène , prouve qu'elle
a su conserver la pudeur. Ce n'est pas qu'on ne ren-
contre , même dans les cantiques , des expressions
que notre goût é()uré condamne ; mais c'est la faute
de la langue qui a \ieilli et non celle du poète qui
remployait na'nemenl. D'ailleurs Timmoralité d'un
écrit est dans les pensées, rob?cénilé dans les ima-
ges et non pas dans les mots; c'est même quand les
mœurs se perdent que la langue de\ient prude , et
Ton ne s'effarouchera pas plus d'une expression
dont la na'neté paraîtrait malsonnante , qu'on no
s'alarme de la nudité innocente des enfants ou des
apges.
XL
Dans cette résurrection du passé à laquelle nous
nous sonfimes voués , il nous a semblé que nous ne
pou\ions pas admettre les innovations parfois trop
élastiques de l'orthographe moderne. Notre Icavaii
aurait perdu son caractère, et nos chansons, comme
de vieilles coquettes cherchant à masquer leurs ri-
des sous de modernes atours^ n^auraient plus eu la
physionomie de leur âge que nous tenions à leur
conserver. Nous avons donc scrupuleusement suivi
Tonhographe étymologique, celle du Lexique Ro-
man de Raynouard et du Dictionnaire de la Lan-
gue d'oc d'Honnorat. Nous ne nous sommes permis
qu'une correction : nous avons remplacé par l'a la
terminaison j caractéristique des féminins ; et en
cela nous n'innovions i)as , car ce changement re-
monte à la fin du xv siècle, et Nostradamus, juge
fort recevable, ainsi qu'il l'assure lui-même, disait
au siècle suivant : « J'advertis en passant le lec-
» leur que tous les mots provençaux qui se termi-
tt nent en j se doivent prononcer en o ainsi qu6
» les François prononcent Ve mais un peu plus
]» cruementettoutàplain. (') 9
Nous avons également respecté une forme qui
parait propre à la poésie populaire et que celle-ci
suivait généralement autrefois , nous en avons la
conviction ; c'est celle qui change en eto la termi-
naison jDj des féminins. C'est la même transfor-
mation que Raynouard a signalée dans les mots ro-
mans qui, en s'introduisant dans la langue françai-
se, ont perdu leur D intérieur et remplacé par jf, e
Va pénultième et Va final de la forme romane,—
fée venant àefada , armée de armada {'). — Et
(1) C. Nostradamus, op. cit., pag. 313.
(2) Raynouard , Choix des poésies originales des
troubadours, iom, vi, pag. 24. *
ILl
qu'on ne croie pas que celte forme soit le résultat
de la fantaisie d'un chanteur , nous l'avons ren-
contrée trop fréquemment et en trop de lieux pour
qu^elle ne fût pas générale^ bien qn^elle ne soit
guère sortie de la langue chantée par le peuple (').
Dans quelque cas, d'ailleurs, il serait impossible de
revenir à la forme ordinaire sans détruire la rime :
Lou plus jouîne des ires — aqueou Ta deraubeio
La mouento sur grisoon — sur la blanc* haqueneio
La meno autant luench — cinquanto doues jouerneios.
Puisque nous tenons Je parler de la rime , ajou-
tons une observation qui neseia peut-être pas inu-
tile pour les personnes peu familières a\ec nos an-
ciennes poésies. Les auteurs des chants populaires,
si scrupuleux pour la cadence, ont éléfort peu sé-
vères pour la rime et se sont souvent contentés d'u-
ne simple assonance, c'est-à-dire, suiNanl la défi-
nition de Raynonard, « de la correspondance im-
» parfaite et approximative du son final du dernier
» mot du vers a>ec le même son du \ers qui précède
» ou qui suit. (*) » Quelquefois même l'assonance
a disparu emportée par les \ariationsde la langue;
ainsi , dans le premier couplet du chant qui ouvre
notre recueil il suffit, pour la rétablir ^ de revenir à
Tancienne terminaison féminine (').
(1 ) On trouve quelquefois cette forme, qui est encore
usitée dans le dialecte de la vallée de Barcelonnette, dans
les œuvres dramatiques du commencement du xviie siècle:
Tau que pouerto lou velous
Lou clinquan, la pointo coupeyo
Leys panachons et may Tesy^eyo.
(Zerbin, comédie provençalo à cinq personnagisj .
(2) Journal des savants, juillet 1833.
(3) Lou premier en prencipi — que Jesus-Christ a fach
XLll
Le poêle populaiie ne s'effraye pas de la rencon-
tre de deux voyelles. Tantôt il accepte bravement
rhiatus :
Adam n*ea prend la poumo
K'eu monerde un mouceou,
tantôt, pour annorlir le choc , il intercalle entre les
deux voyelles une lettre euphonique, réminiscence
éudente de la langue grecque. D'autrefois les deux
voyelles sont prononcées mais ne comptent que pour
une syllabe, elision prosodique el non phonétique
qui , dans cerlains cas , se combine avec Télisiort
vraie, de lelle sorle que trois syllabes écrites et pro-
noncées ne comptent que pour une dans la mesure:
Ëilavau l'y a 'n jardinier
Qu' a 'no tant belo filho.
L'élision vraie porte d'ailleurs tantôt sur la pre-
mière el tantôt stir la seconde des deux voyelles ;
parfois , pour arriver à l'élision , on supprime une
4^/urkc<^nna finsilA afin Aa r\f\aHra \aa rlaiiv vnTr/i)fy>/r >^
présence el ramener ainsi le vers à Tun des cas pré-
cédents :
Kespa 'na 'n casso- — ses très chins blancs n*en sounfi
[aquit .
et quelquefois même on supprime une voyelle ini-
tiale sans autre motif que les exigences de la me-
sure. Pas n'est besoin d'ajouter que les chanteurs
populaires prennent sans scrupules toutes les autres
Jesu' a créa lou ciel, — lou ciel et mai la terra
Puis a créa Adam — et nouestro maire Eva.
Dans les notes qui accompagnent ce chant nous avons^
par inadvertance, oublié de signaler l'existence d'une
version provençale de La pénitence d'Adam, qui ne nous^
est connue que par l'analyse qu'en adonné Fauriel, loc
dt. pag, 262.
XL11I
lii)a*(és que se permettait la poésie écrile , et Ueu
£ait si elle en était chiche I
Bien qu'un grand nombre de chansons populaires
«uissent , comme l'observe fort judicieusement M.
lathéry (*) , passer pour historiques en ce sens
qu'elles servent à l'histoire des moeurs^ des croyan-
ces, des passions des erreurs même de Thumanité,
nous avons , avec ce savant , réservé ce litre aux
chants qui se rapportent à un fait précis, à un per-
iîonnage connu de l'histoire de Pro\ence. lisent élé
nombreux et on eh trouve des indications assez fré-
quentes dans nos historiens et dans nos chroni-
queurs. Malheureus^ementils ont duré ce qu'a duré
la mémoire des événements quils rappelaient et la
Slnpart ont péri Des recherches suivies dans les
ibliothèques et dans les riches cabinets de quel-
ques bibliophiles obligeants (') nous ont rependant
<incore donné une moisson satisfaisante. Si dans la
première partie de notre recueil nous avons rejeté
tout ce qui n'était pas l'œuvre du peuple , ici nou$
avons élé moins sévères et nous avons donné l'hos-
pitalilé à tout ce qui se rapporte à un fait de notre
tiistoire, tâchant d'éclaircir par des notes les dé-
tails, les allusions qu'on y rencontre. Nous avons
même accueilli des pièces en langue française , car,
pour ces compositions , nous borner aux chansons
provençales , c'était de notre plein gré nous con-
damner à être incomplets (*).
(1) Moniteur des 23 avril et 27 août 1853.
(2) Au premier rang de ceux-ci il est juste de placer
M. L. de Crozet, qui a mis à notre disposition toutes les
richesses bibliographiques qu'il possèae , avec une libé-
ralité que notre reconnaissance ne pourra pas égaler,
bien différent de ces avares qui gardent jalousement des
trésors inutiles dans leurs mains.
(3) Les Chants historiques formeront une série par^
liculière.
xuv
Il y a peu de jours qu'on nous signalait un vieil-
lard riche en chansons du temps passé: nous cou-
rions l'interroger, quand au seuil de sa modeste de-
meure nous rencontrâmes son cercueil. La mort
nous avait de\ancés Ainsi s'en vont un
à un les dépositaires des traditions d'autrefois. Pour
en sauxer les derniers vestiges , il faut donc se hâ-
ter avant que la tombe ait tout englouti. Aussi fai-
sons-nous ap()el à tous ceux qui, comme nous, ont
à cœur la gloire de notre chère. Provence; d'autres
gardent soigneusement dans des musées les frag-
ments dp sculpture les plus frustes, les inscriptions
les plus effacées, réunissons a\ec le même zèle dans
les pages d'un livre les derniers restes de la poésie
de nos aïeux Le culte des tombeaux a été de tout
temps le culte des hommes de cœur, et c'est mieux
que leurs cendres , c'est la vie même de nos pères,
c'est leur âme que nous voulons honorer. Déjà de
généreux collaborateurs sont venus à nous les
mains pleines; qu'ils reçoivent nosremercîments (');
mais cela ne peut suffire et nous en appelons de
nouveaux ; la Provence est trop aimée de ses en-
fants pour que notre voix , tant faible soit-elle, ne
réveille pas d'échos. Pour nous , nous n'âmbilion-
nons qu'un honneur : celui d'avoir éclairé la route,
d'avoir appris à beaucoup qu'autour d'eux , dans
leur maison peut-être, sont les restes d'une anti-
quité difi^ne de leur sollicitude, d'une antiquité qui
va s'effdçanl chaque jour. Que notre appel soit en-
tendu et elle ne périra pas toute entière cette poé-
(4) Nous avons scrupuleusement indic[ué à la suite
des chants que nous n'avons pas recueilli nous-mêmes
le nom des personnes qui nous les ont communiqués. Le
lecteur verra combien nous sommes redevables à quel
ques personnes et notamment à MM. Martini et Allègre,
tous aeux inspecteurs des écoles primaires.
sje dont notre nourrice berçait notre premier som-
meil , cette poésie qui animait ces douces réunions^
delà famille où la gaité la plus vive ne faisait ja-
mais oublier le respect qu^on doit aux aïeux , cette-
poésie qui , aux jours de fête , faisait relentir les
voûtes de nos églises rustiques ; que notre appel
soit entendu et nous pourrons à notre tour dire»
comme le vieux chanteur de Mirèio :
— - £ vaqui, quand Marto fielavo,
Li cansoun, hrs, que se cantavo t
Eron bello, o jouvènt, e tiravoa de long
L'èr s'èi fa 'n pau vièi, mai que provo ?
Aro n'en canton de pu novo,
En franchiman, oante s'atrovo
De mot forço pu fin mai quau i'entènd qaicon t
Vanosqit^i 19 yV/«n>r 1862.
(P. SJ — Au moment où nous corrigeons les
épreuves , nous recevons la lettre suivante de M.
Milâ y Fontanals , juge si compétent pour tout ce
qui regarde la poésie romane et les chants popu-
laires. L'approbation donnée à nos observations par
le savanif professeur de Barcelonne nous est trop
précieuse pour que nous négligions de nous en pré-
valoir :
« On peut diviser , ce me semble , votre règle
métrique de la poésie populaire dans les propositions
suivantes :
<• La strophe est composée d'un vers unique ;
î» Ce vers complète ainsi la pensée ou un membre de
la pensée ;
IV
n
XLVI
3« Le vers est divisé par une césure très-prononcée ;
4» Celte césure est masculine quand le vers est fémi-
nin et vice-versà,
4<> = La première proposition cadre parfaitement a-
vec l'opinion que je soutiens dans mon essai d'après le-
quel je considère la versification populaire comme com-
posée de longues lignes monorimes. Elle est fondée sur
la nature de la poésie populaire qui procède par les
moyens les plus simples.
2<» = Je crois aussi très-juste la deuxième proposi-
tion. Il est naturel que quelquefois deux vers et peut-
être plusieurs soient unis par le sens , mais cela ne s'op-
pose pas à la valeur indépendante de chacun d'eux. Cette
union de deux vers a donné à la longue une division
presque tétrastrophique au romance castillan , ce que,
malgré d'imposantes autorités , je persiste à regarder
comme indifférent au caractère primitif de cette poésie .
3« = Nul doute sur cette proposition. 11 va sans dire
que, dans le système définitif de la poésie populaire , le
vers étant parisyllabique (malgré quelques exceptions),
la césure coupe le vers à un point fixé.
4» = Vous ne ferez aucune difficulté de croire que
j'avais observé cette règle dans plusieurs poésies popu-
laires, sans appuyer sur cette observation, d'abord parce
que je m'attachai surtout à prouver les rapports de la
versification populaire avec celle des chansons de geste,'
et ensuite parce que je ne croyais pas cette règle aussi
générale que je la crois aujourd'hui d'après votre obser-
vation. Je la crois , en efiFet , exacte en général pour la
poésie populaire française et pour la poésie piémon taise
dont je n'ai pas dans ce moment les exemples sous les
XLVU
yeax , mais dont je me rappelle la forme. Quant à la
poésie catalane, je viens de parcourir, un peu trop rapi-
dement , mon romancerillo , et je trouve avec la césure
non accentuée ou féminine et le vers masculin les n»* 2,
4, 5, 6, 43. t\, 30, 34, 35, 36. 37, 38, 39, 40, 43,
46, 48, 52, 54, 55, 57 ; de la môme espèce avec quel-
ques césures exceptées, 8, 9, 42, 47; avec la césure
accentuée ou masculine et le vers féminin, les no« 3, 45,
46, 20, 22, 26, 44, 45, 47. 49, 50, 55, 56, 58 bis,
59 ; de la même espèce avec quelques césures exceptées,
7, 44, 4 4, 49, 20, 28, 29, 32, 33. 54. Vous donnez
une explication de ces exceptions , je crois qu*on peut
aussi Texpliquer par les irrégularités naturelles et fré-
quentes de la poésie populaire que masque, d*ailleurs, le
débit musical.
Je crois donc que cette règle subsiste maîgré les ex-
ceptions qu'offrent quelques vers dans certaines poésies.
Je la crois aussi très-naturelle , comme offrant le moyen
le plus simple de distinguer prosodiquemenl les deux
parties du vers , et très-accommodée aux oppositions de
ton dans le chant de ces deux parties. Je vais jusqu'à
croire que celles des mélodies populaires auxquelles on
peut plus exactement donner ce nom , c'est-à-dire , qui
ne peuvent se confondre avec une simple mélopée ou
eantilène, sont faites pour des vers construits selon cette
règle. Je crois donc votre observation très-intéressante
pour l'étude de la nature de la poésie populaire et aussi
pour l'histoire de la môme poésie.
Néanmoins , on conçoit qu*il y ait des exceptions.
Ainsi les n»« 40 et 27 du romancerillo offrent des irré-
gularités trop fréquentes à la césure pour qu'on puisse
XLVIII
les regarder comme sujettes à la règle. Le romance eas-
tillan et portugais ne la suivent pas. On trouve des re-
mances castillans avec la- césure féminine et la finale
masculine :
Mandô el rey prender Vergilios— y à reeaudo lo poner . . .
Halas manas nabeis, tio, — no las podeis olvidar
mais on trouve d*autres romances , et je les crois plus
nombreux, qui ont féminines les deux parties :
Preso esta Fernan Gonza]ez<-»el buen Conde Castellano . . .
A Calatrava la Vieja — la combaten castellanos
Dans les deux cas on trouve quelques césures masculi-*
nés t mais c*est simplement une irrégularité que se per-
mettent , même aujourd'hui , quelques versificateurs de
romances artistiques.
On pourrait donner des conjectures sur cette nature
particulière de la poésie populaire castillane ; pour le
moment je ne veux invoquer d'autres explications que
celle du grand nombre de terminaisons graves ou Hanas,
c'est-à dire, féminines ou non accentuées dans la langue
castillane.
Nous ne devons pas oublier qu'il y a quelques autres
formes de versification populaire 9
SarcelonnCf ai Jant^ier i86a.
CHANTS POPULAIRES
LES GRACIS DES MEISÔOUNIERS
Adagto,
Lou premier ed pren* ci - pi Que
^ ^
Je - sus-Chri&t a fach, Je - su" a crc-a lou
^^
ciel, Lou ciel et mai la ter - ro, Puis
a cre - a A - dam £t nwes - tro
fe£^
i
J. !
mai
re b
vo.
Lou premier en prencipi
Que Jesus-Christ a fach^
Jesu'àcrealou ciel,
Lou ciel et mai la terro,
Puis a créa Adam
Et nouestro maire Evo. '
— 2 —
Quand Dion a cr^ Adam
L'a mes dins soun jardin,
L'a mes dins soun jardin
Au Jardin des Ooulivos, (')
Puis li a défendu
Lou noble fruit de vide.
Satan ven tentar Evo
Et nouestre pair' Adam :
— Adam mangeo doou fruit
Que n'es tant admirable,
Et tu ressemblaras (')
Au verai Diou semblable.
Adam n'en prend la poumo
N'en mouerde un mouceou,
L'angi li a parebsut
Li a dit : que penses fairo^
Passes les coumandaments
Doou verai Diou toun pero.
Adam per ta grand faqio
Tu vendras a mourir,
Ju vendras a o^ouf ir
— 3 —
Faran ta sepulturo,
De ta bouco soartran
Très aubres d'à vantait). (*)
Aqui l'y aura la palmo
Et l'autre l'ooucypres
Et l'autre l'ooulivier,
D'ounte la crous s'es faito,
Ount' ant crucifiât
Lou verai Diou toun fnatVro. {*)
Adam per ta grand fouto
Auaras per pays,
Anaras per pays
Cercar ta pauro Vido,
Perqu'as vougu mangear
Doou noUe fruit de vido.
Au plus haut des mountagnos
Dessus d'un grand coulet.
Dessus d'un grand coulet
Ount' ant fach lou Calvero,
Ount' ant crucifiât
Lou Ycrai Diaii toun pero.
La Santo Yiergi Hero
Li vai après plourant,
Mai se li a dit : moun Fiou ï
Li a dit : plet-il, ma Mero,
Fau mourir sur la crous
Par ouber à moun Pero,
it-qnes-tes gra-cis soullt di-cbos^
h' ff r Mf p^
Au noum doou Per^ au noumdoou Fils,
Que tou-to la cou-pa • gui - o ren^de graci* a
Je -sus - Gliri8t;Â-dou-ïemd6 To-^to-mentlesu' e-
fe^H^
- ment Je • su* et lou sant sa - cra - ment.
Aquestcs gracis sount dichos
Au noum doou Per'^ au noum doou Fils,
Que toute la coumpagnio
Rende graci a Jesus-Ghrist ; ('}
Adourem devotomèDt
Jesu' eme Mario.
Adourem devotoment
Jesu' et loû Sant Sacrament.
Grand ben fass'à nouestre mestre
A nouestro mestress' aussi,
Que touto la coumpagnio
Rende graci à Jésus- Christ :
Adourem
Vous demandem ben excuso
Vous demandem ben pardoun,
Se leissem quauques espigos
S'apprend ben es cadelouns.
Adourem , .
Avertirem nouestre mestre
Que' fasse de bouens taiUouns,
Et se la mestresso groundo
Que li doune doou bastoun.
Adourem
— 6 —
Aro n'en série ben juste
N'en série ben de resoun,
Que nous fessiatz un pau boiro
Coumo n'en ven d^oou canoun.
Adourem devotoment
Jesu eme Hario>
Adourem devotoment
Jesu et lou Sant Sacrament.
CamBQDÎqné par Vv Martini
NOTES ET ÉCLAIRCISSEMENTS
(4) Une tradition qui subsiste encore en Allemagne
piaffait le berceau de notre premier père au Jardin des
Oliviers. — Voir la douloureux pasmn de N, S. Ji-
ius-Christ de Catherinb Emmerich, pag. 59 de la trad.
franc.
(2) Il faut très-probablement lire :
Et tu n'en dépendrai,
(a) « Et l'ange chérubin bailla à Seth trois graines
» d'une pomme du fruit de vie^ car ainsi Dieu le vouloit
^ 1 ^
» parce qa'Âdam avait péché da morceau de la pomme.
» Et après Tange luy dict : Qoand ta seras venu à ton
9 Père, il mourra trois jours après; ta l'ensepvelyriïs à
9 Taidede sa femme et de ses en&nts, et avant que tu
» luy mettes la terre dessus luy, tu luy mettras ces trois
» graines dedans sa bouche , car par la bouche il pécha
» et par la bouche il faut qu'il soitrachapté. Et se lèvera
» trois arbres de ces trois graines , lesquels porteront
9 et soutiendront le fruit de vie. C'est assavoir Jésos-
« Christ en Tarbre de la croix Pesquelles trois
» grûnes il sortit trois beaux arbres par la volonté de
» Dieu , et chascun arbre estoit d'une génération, c'est
9 assavoir de palme, de cyprès et de cèdre. Aucuns di-
» sent que la Saincte Croix fut faicte de quatre boys,
» de palme, de cyprès, de cèdre et d'olivier » (Vie de
Nàstre Seigneur Jésus-Christ, cité par Migne, Dict. des
apocryphes f i, 388).
(4) Assez souvent dans la poésie populaire on ren-
contre des mots provençaux qui ont adopté la pronon-
ciation française. Ainsi, dans ce couplet, on doit pronon-
cer faito et maitro comme s'ils étaient écrits fèto, métro.
Nous avons indiqué cette prononciation en imprimant ces
mots en ccuraetères italiçfues.
(5) Variante :
Et de la Yiergi Mario
Quapourtat Diou Jesus-Christ,
— 8 —
Dans les grandes fermes, où la moisson réunit de
nombreuses troupes de travailleurs^ on entend par-
fois encore, aj^rès le repas du soir^ ce chant qui pa-
rait remonter a une très-haute antiquité. La seconde
partie dans Iac|uelle des couplets fort gais ont pour
refrain une dévote prière , semble un reste de ces
anciens motets où une cantinelle, parfois très-éro-
tique, servait d'accompagnement harmonique à un
chant appartenant à la liturgie. La première est évi-
demment inspirée par une légende fort célèbre et
souvent reproduite sous des formes diverses , qui
rattache par un lien matériel la Croix de Jésus à
Tarbre de vie du Paradis Terrestre , la rédemption
à la chute.
Le manuscrit 6769 de la Bibliothèque Impériale
en contient , sous le titre de Pénitence d^Adam,
une variante qui suppose qu'Eve avait cueilli, avec
la pomme fatale , un rameau de l'arbre du bien et
du mal, rameau qu'elle avait em|)orté par distraction
hors du Paradis Terrestre et qui, ayant été planté,
produisit un arbre sous lequel Abel fut tué, dont le
bois servit à faire le Saint des Saints du temple de
Salomon , et plus tard la croix sur laquelle le Ré-
dempteur fut attaché ('). — La Légende dorée de
Jacques deVoragine raconte, d'après un apocry])he
grec, que Seth planta sur le tombeau de son père
un rameau de l'arbre divin^ rameau qu'il tenait d'un
ange qui, en le lui remettant, lui avait dit que lors-
Îu'il porterait des fruits son père serait guéri (*).
a même tradition avait été recueillie par Àdelphus
<4) P. Paris, les Manuscrits français, i, p. 4 J3,
(S) Trad. de M. G. Brunst, i, pag. 408
— 9 —
qui visita la Terre Sainte au XP siècle ('}. Enfirî,
un manuscrit de la Bibliothèque de la faculté de
médecine de Montpellier rattache plus directement
encore le Rédempteur à Tarbre de vie en faisant
naître miraculeusement S** Anne d'un des fruits de
cet arbre (*).
Une autre légende qui remonte aux premiers siè-
cles de TEglise , puisque Tertullien (adv. Mar^
ctonem ,liv. ii) et S' Augustin {Serm. 71) y font
allusion , présente le même fond d'idées sons une
forme différente; Adam, d'après elle, aurait été en-
terré sur le Calvaire. Le Livre du combat d'Adam
ei d'Eve, traduit de l'Ethiopien, et qui a réuni les
légendes répandues en Orient sur les premiers pa-
^narc^esy contient sur la vie d'Adam et sur sa sé-
pulture, les détails les plus curieux. Au moment^de
mourir, Adam aurait arppelé son ftis Setb et lui au-
rait ordonné d'embaumer son corps et de le déposer
dans la Caverne des Trésors où étaient consentes
de Tor , de l'encens et de la mjrrhe que , par ordre
de Dieu ^ des anges avaient tire de l'Eden et remis à
Adam afin qu'il eût quelgue consolation dans sa
douleur. « Dans les derniers temps , ajoute-t-il,
» viendra un déluge qui détruira toutes les créatu-
» res ^ et il n'y aura que huit personnes qui survi-
» vront, et la plus âgée d'entre elles ordonnera à
» ses enfants de mettre mon corps dans la terre, et
» le lieu où mon corps sera déposé est le centre de
» la terre, et c'est là que Dieu viendra et qu'il sau-
» vera toute votre race. » En effet, après le déluge,
Sem et Melchisedeeh prirent le corps d'Adam qui
(4 ) E. DU MÈBiL, Poéikipopulairei latines du moyen
dge, pag. 324 .
1%) Roman de S* Fanuel et de Ste Anne, etc. , H. 350.
4.
— 10 —
avait été conservé dans Tarche , et , guidés par un
an^e , ils marchèrent jusqu'à ce gue le cercueil se
brisa, et une voix qui en sortit s'écria : le Verbe dé
Dieu descendra et souffrira, et il s«ra crucifié à l'en-
droit où sera déposé mon corps , de sorte que mon
crâne sera arrosé de son sang (']. L'iconographie
chrétienne s^est emparée de cette légende et la tête
de mort qu'on voit souvent au pied de la croix n'a
pas d'autre origine. Sur un vitrail de la cathédrale
de Beauvais le premier homme se relève de sa tombe
pour recueillir dans une coupe d'or le sang qui dé*-
coule des pieds de Jésus. De nombreuses traces de
cette tradition se retrouvent dans les romans de Per-
ceval et du Saint Graal , et Ton voit que notre chant
a obéi à la même inspiration en faisant errer le pre-
mier homme
Deâst(« cftin grwké ctfulei
OutU' ont faeh hu Cahero.
(1) MiGNE, Dict. des apocrpyhe», i, 341 à 370.
•>HfH"
— 11 -
OURËSOUNS
Il existe un grand nombre ù'&raùMs en vers
provençaux , et ce recueil ne refléterait pas notre
poésie populaire toute entière si nous négligions ces
compositions dans lesquelles la naïveté n*exclut pas
la grandeur. Malheureusement, la mémoire n'ayant
pas ici pour guide le chant et la régularité des stro-
phes^ neaucoup de ces pièces ont été mêlées , amal-
gamées y fondues , et au milieu de cette confusion il
est très-diiBcile de rétablir le texte primitif. Celui
que nous publions est un essai de restauration qui,
bien qu'imparfait peut-être , nous parait suffisant
pour donner une idée exaôte de ces prières que
neaucoup de bonnes femn^es répètent encore dévo-
tement chaque jour.
PRIERO DÛOU SOIR
Au liech de Diou
Me couche iou.
Sept angis n'en trove iou.
Très es peds
— 12 —
Quatre au capet, (')
La Boueuo Mero es au mitan,
Uno roso blanco à la man.
Me dit : N** endouerme te,
Agues pas poou se n'as la fe^
N'en cregnes ren doou chin, dou loup,
De la ragi que vai partout,
De Taiguo courront, doou fuec lusent,
Ni de toutes marides gens.
Vai-t-en, Masco, eme tes mascaries, (')
Que tant de poou me faries,
Goumo de gaud la Viergi Marie. *
Grand Sant Calici benesit,
Adoura de lesas-Christ,
Mettetzmoun corps en terroet moun amo en Paradis
Nouestro Damo de la Reïno, ('}
Que da\ant vous tout lou mounde s'enclino,
Doou sant fruit que n'avetz pourtat
Nous avetz tous illuminats.
Sant Jean, Sant Luc, Sant Marc, Sant Mathiou,
Les quatre Evangelistos de Diou,
Sieguetz toujours ben eme k)u,
Goumo eme toutes les mious.
— 13 —
Grand Sant Danis de Franco
Gardetzmeaioim bodeo sens,aiaboQràor8inenbranço.
Sant Jau^e, noarricier de Dieo,
De moaert sdbito gardetz me iou
Et de rinfer et de ses flammos.
Santo Anho, mero de Mouestro^Daqdo^
Et mero-grand de Jesas-Christ,
Enseignetz me Iou Sant Paradis.
LOU PANTAI DE LA BOUENO MERO
Au bouesc doou mount des Oouliviers
Ounte Jésus a fach soun lîech,
Jésus un tant grand cris a gitat,
Que Gabriel s'est réveillât.
— - Gabriel^ veilletz ou dounoetz?
— - Iou ni n'en douerme ni n'en veille.
— Anetz au bouesc de Jerusio
Li trouvaret2^ ma Mero MariOi
U diretz : Diou vous douno Ic^ bouen jour.
2
— u —
— Hero, boueno Mefo, i)en siatz trislo^
Que marri pantai n'avelz-vous fach ?
-r- Ai fach un pantai que les estellos
S'en ananavoun en souspirant^
Que lou soureou doou ciel saunavo
Et n'en degoutavo de sang.
— Ah I Mero> boueno Mero,
N'es pas un pantai qù'avetz fach
Es là puro realita.
Qu aquest ouresoun saura
Tous les divendres lou dira
Jamai soun amo périra
Diou de Tlnfer la tirara.
LES TRES BANCS BLANCS
Au Paradis Vy a très bancs blancs
L'y a Sant Peyre eme Sant Jean
Jésus es au mitan^
N'a vist venir sa boueno Mero
Que n'en fasie que plourar
Que souspirar.
— 15 --
— Que n^avetz-vousy ma boueno Mero^
Que tant plouretz
Tant souspirelz?
— Hai I moun enfant, mon doux enfant,
N'ai ben resoun de plourar
De souspîrar j
Au Paradis degun se ves intrar,
L'iiifer fai que durbir et sarar.
— Counsouietz tous, ma boueno Mero,
Se Tes plus que de renégats
Que vous et iou ant parjtirat ;
Hai se vouen pas se courrîgear
Les tempestos li mandarem,
Les vignos li brularem.
Les blads seran destestats,
tirando guerro Ty aura
Et. tout Iou mounde périra.
— Ah I moun enfant, mon doux enfant,
Hahdetz dé vignos ben ffouridos,
Mandetz d'espigos ben fournidos,
Lou ciet lusenty d'aiguo ben claro,
' Ansin se counrvartiran
Et lou caremo junaran,
APasquo coumuniarân. (*)
Coiimiflviqii{ par il. allégée.
16
OURESOUN DE SANTO ANNO
> • • • ■
Madamo Santo.Anno grand matin s'es le^ado,
D'aiguo n'a près el les mans $*es lavado {')
N'a près ses chapelets à regliso es aDadD>
L'y es pas anado per rire ni par parlar
Mai per Jesus-Christ adourar.
Quand de Tautar s'es approûchado
Lou capelan Ta refusado (*)
Li a dit : Madamo Santo Anho
# ...
Anetz trouvar vouestre mari Çh|]çhïm> C)
De ses uelhs vous regardara, l
De sa bouco* vous beîsara, .
Vous laissara enceinto d'uno filho
Que s'appèlara Mario.
•• •• • n]
Qu aquest sant ouresoui> saurie
Et très fes doou jour lou dirie,
Quand senso counfessien mourie,
Au iParadis anarie. Ameni
13 —
1 I
nOTES ET ÉCUIECISSKMEIÎTS
(4 ) TAe. Ce mot évidemméitt dérivé de eap^t ne se
troare dans anciin lexique.
(2) Oa sait combiea la croyance aux sorciers fut gé-
nérale. Suivant une tradition provençale , la prière de
XÀngetuè aurait été instituée pour chasser les farfadets,
lutins et autres esprits follets. Ce passage de notre prière
est une trace de la frayeur qu'inspiraient et qu'inspirent
encore à certaines personnes les sorciers et les loups-
garous.
(3) Nous croyons qu'il faut Ure :
I<ioue8tro Damo siatz la reïno
Que davant vous tout lou mounde s'mclino.
RHna, dans l'ancienne poésie, était de deux ou trois
syllabes selon les besoins de la mesare.
Mayre Dtma, qttê yeeit rfyna^ • -
De tôt cant Dieua $ot, si
À mi. Verges, Eu inclina.
Fer 16 gran ben qu'es enti
• • *. ' * • • ' ,'
Donà Santa, Catheriha, . . '
Filha del rey terenal,
i^puyremaHgviaréÊtia
Apres ton payre camal
(Poésies Romanes , foM2 et 24, MS.
, 4 la bibHgt&è<{uevd' Avignon).'
*~ 18 —
(4) Sous le titre de Castigo del Cieîo, M. Mîlà y Fon^*
tanals a publié un cantic[ue catalan, fort semblable pour
le fonds et les détails à notre oraison des Très bancs
blancs , qûHl rapporte à la grande famine de 4 604 . En
étudiant ces deux compositions, nous croyons qu'on doit
les faire remonter jusqu'à ce siècle où S^ Dominique
voyait en songe Marie retenant le bras de son <Fils prêt
à frapper le monde coupable , où Ton croyait que ce
monde n'avait pas seulement été racheté par le sang de
Jésus, mais qu'il avait été purifié par le lait de sa Mère.
— Voir MoNTALEBfBERT, Htst. (fe S*« Elisabeth,.ïD.iToi,
puêsîm; comparer un autre cantique catalan dans le-
quel trois gouttes de lait de la Vierge font pencher la ba-
lance en faveur d'une àme déjà condamnée (Romancérillo
catalan, m» 26 et 35).
(5) oc La grande fête du Seigneur survint et Judith,
» la servante d'Anne , lui dit : Il ne t'est pas permis de
» pleurer , car voici le jour de la grande fête. Prends
» donc ce manteau et orne ta tète Et Anne répon-
» dit : Je n'en ferai rien. Dieu m'a fortement humiliée. . . .
» La servante Judith répondit: C'est avec raison que
» Dieu a clos ton ventre. Et Anne fut très^-affiigée , et
» elle quitta ses vêtements de deuil ; elle orna sa tête et
» elle se revêtit d'habits de noces. (*) »
(6) Les reproches du grand'-prêtre furent adressés,
non à Anne, mais à Joachim si l'on s'en rapporte aux
livres apocryphes dont la tradition a été acceptée par les
* Protéfan gîte de Jacques UMittéur, chap il
— 19 —
hagiogîaf^es et là fiturgie catholiques, a Isachar était
9 grand prêtre. Lorsqu'il aperçut Joachim parmi les
» autres avec son offrande , il le repoussa et méprisa
» ses dons, en lui demandant comment, étant stérile, il
j» avait la hardiesse de paraître devant ceux qui ne l'é-
» taient pas , et disant que puisque Dieu l'avait jugé in-
» digne d'avoir des en£ants , ses dons ne pouvaient être
» agréables à Dieu; qu'il n'avait qu'à commencer à
» se laver de la tache de cette malédiction en ayant
» un enfant. {*) 9 Le Prolévangile de S^ Jacques,
chap. v^y et VHisloire de la nativité de Marie et de
l'enfance du Sauveur , chap. 11, attribuent l'humilia -,
tion de Joachim à un scribe nommé Ruben; ailleurs
enfin , ce n'est plus un scribe ni le grand-prêtre , mais
les voisins des vieux époux qui se moquent de la sté-
rilité d'Anne :
Cil Joachim qui père fu
A la mère le roi Jeshu,
L'Escripture oi tesmoigner.
Que. XIII. anz fù sa moiller
Onques ne pot avoir enfant,
Mmt en avoit le cuer dotant.
Et Sainte Anne en fu mvlt marie;
En tristror ont use lor vie
Car lor voisin erent félon.
Si disoient y par contenckon.
Qu'il ne dinvent el temple entrer,
Ne lor offrendre présenter.
Ne faire nule obtalion.
(Le roman de S^-Fanuel, Bibl. dé l'école
de méd. de Montpellier, MS., H. 350).
Evangile de la JPfatit ité de Ste Marie « ehap. II.
— 2» —
: {7/. « L'aftge da Seîgnâàr apptnil à' Àane qai ^t
» m oraison ^t lai dit : Va à la Porte qu'on appelle Do-
» rôe et rends-toi an devant de ton mari Elle se tint
» au. deVaiït de cette porte Elle vit Joachim qui
» venait avec ses tronpeaox. Anne oonrot et se jeta à
>x aoft eon , midant grftees à Oien , en disant : J'étais
» veuve ^ et voici que je ne serai plus stérile, et voici
» queje concevrai Ensuite Anne conçut, et neuf
«L.mois étant accMnplis, elle enfanta une fille et eUe^lui
» donna le nom de Marie. (*) »
•t
(8) La suite de cette. Oraison que nous avons recueil-
lie est trop informe pour être publiée..
* Histoire de la nativité de Marie et de tenjinnee du. Stm*'
feur , chap. m et IV; Conf. Ewang. de la nativité de Marie,
chap IV.
— 11 —
L*ANOUNCIATIEN
TA r~T
Bel an - gî Ga - bri - e1 s^en
n=Tjri-tj\
vai trou-Tar la Vi - er -gîcVier-gi a-dou-
^FJT^ h h | I ^
• ra - blo, TOUS re - ne a-notin • car, L*ea-
- fant de Dîou de - Tetz pour - tar.
Bel angi Gabriel s'en vai trou\ar la Viergi :
— Yiergi adourablo, vous vene anounçar,
L'enfaiit de Diou devetz pourtar.
— Bel angi Gabriel, iou lou pourtaraî gaire ?
— Viergi adourablo, noou mes lou pourtaretz
Coum' uno maire que seretz.
~ 22 —
Bel angi Gabriel , quliouro lou pourrai faire ?
Yiergi adourablo , au plus gros de Thiver»
Dins un estable deseubert.
— Bel angi Gabriel , serai touto souleto ?
— Viergi adourablo > Sant Jause vouestr' espotis
Sera toujours auprès de vous.
— Bel angi Gabriel , Ty aura degun autre T
— Viergi adourablo , les paslres Ty Tendran
Adourar la Mair' et rEqfant.
^ Bel angi Gabriel , Ty aura degun autre ?
— Viergi adourablo , les très reis Ty vendran
El de beous pre9ent$ aufriran. ,
— Bel angi Gabriel , que jour faraî sourtido ?
— Viergi adourablo , lou segound de février.
Nouestro douço Viergi Marie!. (')
(1 ) La poésie populaire écrit et prononce indifférem-
ment Mario et Marié; suivant les exigences de la rime '
ou dç U mQ$ur^ Marie f e fait que Âejp. syllabe.s.
~ 23 —
LOU PREMIER MIRACLE
Sant Jau-se e-me Ma • n . o
S'en Tan tonsdous proume-nar,Vier-gi Ma - ri -
- olSVnvan tousdcasproume •nar,Je-sus Ma -rîa !
Sant Jaaee eme Maria
S'en van tous dous proumenar^
Yiergi Mario I
S'en van tous dous proumenar^
Jésus, Maria I
Dins loii jardin que prômenoun
Un tant bel âubre' Ty a. . . .
La Vîergi ii pfwid éntîo
De soun fruh voudrié nuMigear
~ 2i — .
La Viergi ausso ses menotos
Lou poumier s'es abeissat. . . .
' Sant Jause n'en toou tant faire
Lou pouimer s'es enaassat
— Aro iou couneisse, Viergi,
Qae siatz viergi 'n verita
La Viergi li prend envio
A Bethelem voou anar
Quand nen es vers les ounz' houros
La Viergi voou enfantar. ....
— Sant Jause aro t*en pregue
Cerco gens per m'as^tar. . .
— Ahl Mario toute puro, (')
Ounte iou me fau anar ? . , .
— Vai enco de l'houstagiero
Toute la noeeb Vj ant cantat.
— 25 —
De long souD camin rescontro
Une filbo senso bras
— La Viergî eila te prego
Que la vengues assistar. . .
— Coumo vouretz que Tassisle,
JSiou 'no filho senso bras (']
Ant pas marchât un quart d'bouro
Que la fllh' aguet ses bras
Âquo 's lou premier miracle
Que Jesus-Cbrist ague Jach, (')
Viergi Mario,
Que Jesus-Chrisl ague fach,
Jésus, Maria I
"»•—■-•■
— 26 —
NOTBS ET ÉCLAIRCISSEMENTS
(1 ) Nous lisons dans nne autre version :
Sant Jauge gouert' à la pouerto
Sanio Margarid' a cridat.
On sait que S<« Marguerite était invoquée pour les
femmes en mal d'enfant. Voir son cantique au tome se-
cond.
(I) Au moyen &ge» cette sage-femme prit leis noms
de Ânastasie^ Anestasse, Anestaise, Onestaise, Hones-
tasse, etc. a Notre Dame sentant qu'elle va devenir
9 mère, supplie Joseph d'aller quérir une femme pour
» Taider dans ce moment pénible. Joseph va frapper à
9 la porte d'Anastasie qui lui répond qu'étant privée de
» ses mains, elle ne peut être d'aucun secours à sa fem-
» me. Joseph insiste « Anastasie le suit, et, en arrivant
» près de Marie , elle lui dit : Comment vous aiderai-je,
» je n'ai point de mains. Adonc , répondit la glorieuse
D vierge Marie : Ne vous chaille , Anastasie ; approchez-
» vous tant seulement de moy et recevez l'enfant qui
» vient. Anastasie se trouva tout à coup des mains pour
» recevoir le Sauveur. (*) » Dans un MS. de la biblio-
* LCDOLPHE V i^ita Christ! , cilé par DcVMSr , Diet, Aes
lèj^endeSt 1292.
— 27 —
thèque Si«-Geiievîève (n« iO Y.), Honettasse répond &
Aide ne typourraie faire;
Dont ce me vient à grant contraire
Nulle mains n'ay que. ij. moignons
Qui sont enclos en sez manchons.
Et dans les Anfances de Nostre-Dame et de Jhisu (MS.
de la biblioth. Impér., 7595) :
A vo naistre vint une dame
Qui molt par estoit bonne famé;
Onestasse c'estoU ses nons;
Mais not nules mains forsmoignons,
Dous Dex ç^uant vous dut rechevoir
Lues H feststes mains avoir
Bieles et blanches comme toiles. {*)
Dans le Roman de S^ Fanuel (pie nous avons déjà
eu l'occasion de citer, Anestese n'est plus une sage-femme,
mais bien la fille d*an homme riche qui , sur sa prière,
donne Thospitaliié dans une étable aux deux pauvres
voyageurs, sa maison étant pleine, dit-il,
Des chevaliers de cest pais
Qu'il ont tôt mon ostel porpris.
D'ailleurs, dans ce poème, Anestese n'est plus seulement
sans bras, mais encore sans pieds :
Anestese fu debonere
Moult s'entremist de lor affere
Et mex lor fust s'ele poist.
De lor H» fere s'entremist
De la blanche paille et d'estrain.
Mes el navoit ne pie ne main»
* Voir le Koman de la Violette, puklië par M. Francisque
Michel* Parif, Sjriveatre, 1834,
— 28 —
(3) Autre preuve de riofinenc^ des apocryphes qui
fourmillent de prodiges opérés par Jésus pendant soa
enfance, tandis que S^ Jean, après avoir raconté le chan-
gement de Teau en vin aux noces de Cana, dit expressé-
ment : « Ce fut là le premier des miracles de Jésus. »
(Joh., n, 11).
Ce Noèf dont ranciennelé ne saurait être révo-
quée en doule, est une preuve cotivatncante de l'in-
fluence qu'exercèrent longtemps sur les croyances
populaires les prodiges racontés dans les livres apo-
cryphes. Les deux épisodes qui le composent se re-
trouvent en effet dans ces écrits, et il n'est pas dif-
ficile de les suivre depuis les premiers jours du
christianisme jusqu'à la fin du moyen âge. Nous
empruntons l'histoire de l'arbre qui s'incline de-
vant les désirs de Marie , à la Vie de lesus- Christ
avec sa mort et passion (in-4** golhique), qni suit
la version de V Histoire de la Nativité de Marie et
de l'enfance du Sauveur, cbap. xx : a Et quant
» ils eurent fort cheminé, la Vierge Marie fut lasse
» et auoit grant chaull pour le soleil et, en passant
» par ung grand désert, NostreDame veit un arbre
» de palme beau et grand dessoubz lequel se \ oulut
» reposer en l'ombre et, quant ils y furent, Joseph
» la descendit de dessus l'asne; quant elle fut des-
» cenduo , elle regarda en haut et veit l'arbre tout
» plein de pommes et dist : loseph , ie vouldroye
— 29 —
» bien avoir du fruict de cet arbre car ien man-^
^ geroye volontiers , et loseph lui dit : Marie , ie
» m&siherveille comment vous auez désir de man-
» ger de ce fruict. Adonc lesus-Christ que se seoit
» au giron de sa Hèrci, dist à l'arbre de palme qu'il
» s'inclinast et qu'il laissast manger à sa Hère de
» son fruict à son plaisir. Et tout incontinent que
» lesus-Christ eust ce dist, la palme s'inclina vers
» la Vierge Mario , et elle prit de pommes ce qu'il
» lui pleut et demoura celte palme encore inchnée
» vers elle, et quant lesua-Christ velt qu'il ne se
» dressoit pas, il dist : dresse toi, palme, et l'arbre
» se dressa. {') » En devançant de quelques années
ladatedece prodige,notreCanlique s'en est heureu-
sement servi pour lever les doutes de Joseph sur la
chasteté de Marie, doutes dont les Evangiles cano-
•fiiqucs font foi {*).
L'épisode de la sage-femme a été très-célèbre
dans tout le moyen-âge. On le trouve déjà dans
le Protévangile de Jacques -le -Mineur (chap.
XIX et w), qui date du i" siècle, et dans VHis-
toire de la nativité de Marie , écrite au plus
tard au ii* siècle et qui dans certaines églises était
lue au moins une fois l'an. (') a Joseph , lit-on
«> dans ce dernier livre , était allé pour chercher
» une sage-femme, et lorsqu'il revint à la caverne,
» Marie avait déjà été délivrée de son Enfant. Et
{\ ) Cité par M. G. Brunet, lesEvangiles apocryphes,
pag. 314 ; conf., en outre. Evangile de l'enfance, chap.
XXIV ; Martin le Polonais , Chroniques , liv. m ; So-
zovÈNE, hisL ecclésiaslifue , liv. v ; Enfance de Notre
Seigneur ; Luoolphe, Vtta Christi, etc.
(2) Math., i, 48.
(3) Rior, Univ cathol., 1836, i, 240.
~ 30 —
Joseph dit à Marie : Je t'ai amené deux sa((es-
^ femmes^ Zélémi et Salomé, quiaUendentàTen-
» trée de la caverne , et qui ne peuvent entrer à
» cause de la lumière trop vive. Marie , entendant
D cela^ sourit^ et Joseph lui dit : ne souris pas, mais
» sois sur tes gardes de peur que tu n'aies besoin
» de quelques remèdes. Et il donna Tordre* à une
» des sages-femmes d'entrer. Et lorsque Zélémise
^ fut approchée de Marie , elle lui dit : souffre que
» je te touche. Et lorsque Marie le lui eut permis,
» la sage-femme s'écrit à voix haute : Seigneur^
A Seigneur, aies pitié de moi, je n'avais jamais soup-
» çonné ni entendu chose semblable ; ses mamelles
» sont pleines de lait, et elle a un enfant mâle^quoi-
» qu'elle soit vierge. Nulle souillure n'a existé à
» la naissance , et nulle douleur lors de l'enfante-
j> ment. Vierge elle a conçu, vierge elle a enfanté, eW
» vierge elle demeure. L'autre sage-femme nom-
» mée Salomé , entendant les paroles de Zélémi,
» dit : Ce que j'entends je ne le croirai pas, si je ne
» m'en assure. Et Salomé s'approchant de ïbrie,
» lui dit : Permets-moi de te toucher et d'éprouver
» si Zélémi a dit vrai. Et Marie lui ayant permis,
)> Salomé la toucha , et aussilôt sa main se dessé-
» cha » et ressentant une grande douleur , elle se
» mit à pleurer très-amèrement. » Sur le conseil
d'un Ange , elle touche les langes dans lesquels
l'Enfant était enveloppé , et aussitôt sa main fut
guérie '(*). S* Jérôme, (^ontrb, Helvidium , rejette
tous ces détails qu'il traite de délire,apocrypAorum
deliranunta,
(i ) Hist» de la nativité, chap. xui ; conf., en outre»
Evangile de l'enfance, chap. n et m ; Epiphanb, de viia
Marias; Zeiyon de Vebonb , sermo % de naUvitate Do-
mini,
31 —
NOUVEL
Ud6 vierge de quinze ans
S'es ajaçado d'un enfant
Venes lou tons veire
Lou pu poly que s'es jamay vîst
On lou poùrrias veire. ('}
A fes ly quauque présent^
De pan , de vin , ou d'argent.
Donnas ly d'uffrenos;
A donas ly tous picbos et grans,
Aro ques callenos.
Lous Angis de son constat
Nen chantent solenita.
Chacun ^e deleto
De festejar ou de caressar
Lou picho que teto.
•
Quan lous pastres an sauput
G'un taut rey ero nascut,
~ 3Î —
Son vengus en troupe,
Qu adus de las, qu de burry fres,
Per ly far de souppo.
Une esthello de nouveau
S'es aparegudo au seau, ('}
Très reis Tan segudo,
Jusquos à tant qu' an troubat
L'Enfant embe la ajaçudo. (*)
. Chantem tous, tous jouiament,
A-n-aques enfantament,
Menen rejoisanse,
Et preguém Dieu , uvert estieu,
Per lou rey de Franse.
Tiré d'an manuscrii de U fin do XTi* siècle, en notre possessioi,
dont D0D8 aTODS scrupoIeasi^meDl sniTi rorlhogriphe.
(1) Il faut très-probablement creîre.
(2) Pour de nouveau et ceou.
(3) Ces deux vers que nous avons reproduit comme
ils se trouvent dans le manuscrit, doivent être lus :
Jusquos à tant qu'an troubat l'enfant
Embe l'afjçudo.
33 —
LA FUITO EN EGYPTO
M^dtrU». Staccat:
^T~i ^ -j \ Ç Ç Ç, [i.
Saot Jau ^ se o - me Ma-
^^
- ri-o, Tous dous s'en van vou-ya-|^ear,SantJau-
- se e - ifie Ma - ri - o. Eh ! ▼! - to lou
rei! Tous dous s'en Tan tou - ya -
^gear, Vi « vo kni reil al • la- lui - ai
Sant Jause eme Mario,
Tous dous s'en van vouyagear^
Sant Jause eme MariO;
— 3i — -
Et vivo lou rei I (')
Tous dous s'en van vouyagear,
Tivo lou rdl Alléluia!
Dias la villo qu'arriveroun
Degun les voou retirar ; . . . . -
L'Y agut qu'uno paora veouso; (*)
Dins^ restable les a iougeats. . . .
— Te remarcîam , Margarido,
De rhouQOur que nous as facb. . .
»
Jamai , tu , ni ta famiibo,
Jamai ren vous manquara. ....
La Viergi s'es anado
Eme soan enfant au bras ; . . . .
D'dça ven bouyer brav' homme,
Yen de samenar soun blad : . .
~ Ount' anatz, ma belo Damo,
Qu'un tant bel enfant pourtatz ? . .
— 35 —
— Oh I digo, bouyer brav' homme^
Lou Youdrieft*-iu counservar ? . . .
— Metetz-vou8 souio ma capo,
Degun voas descurbira
— Reiourno^ bouyer brav' homme,
Vai-t-en meissounar toun blad : . . . .
— Lou poussible, belo Damo^
Es pas 'nca tout samenat ; . .
— Vai-t--en querrcr toun auramé,
Toun blad se vai madurar
N'en es pas loil quart d'un' houro
Fouguet flourit et nousat ; , . . .
N'en es pas lou quart d'un' autro,
Fouguet lest à meissounar. . . . .
A la premiero gavèto
L'y agnet cent panaus de blad.
— 36 —
A la secoundo gaTelo
L'ant pas pousqat estremar.
D^eiça ven cavalario,
Tous de judious renégats :
— Digo nous, bouyer brav' homme.
Tu que meissounes loun blad,
As pas vist passar Mario,
Eme soun Enfant au bras ?
— Anl passât quand samenave.
Quand samenave moun blad ; .
— Alors toufiiem se> bregado,
Aquo-n-ero Tan passât.
Alors tournem se, bregado,
Et vivo lou reî I
Aquo-n-ero l'an passât.
Vivo lou reî! Alléluia!
— 37 —
NOTES ET KCUIRCISSEMENTS.
(0 Nosl! était autrefois une acclamation dont on
saluait les rois à leur passage ; plus tard on lui a subs-
titué le cri de Tive le Rail Ne peut^on pas supposer
que la même transformation s'est opérée dans ce refiraîn
qui, primitivement, aurait été: et nouvel! nouvel!
(U « Quand ils forent entrés en une grande cité, en
laquelle ils demeurèrent sept ans, Notre Dame se logea
6n rhôtel d'une pauvre veuve et demeurèrent un an. »
Enfance de Nostre Seigneur. Voir aussi HUtoire de la
naUviti, ehap^ xxvi.
Ce joli noêl, dont il existe une version française,
a été fort répandu en Provence, et on le chante par^
fois encore devant les crèches des églises de village.
Il 8'est évidemment inspiré de ces recueils de pro-
diges que le moyen-âge aimait tant. Nous lisons
dans un de ces livres : « Après que Notre-Dame
» cheminait^ ils vont trouver un laboureur qui se-
» minait du blé. L'Enfant Jésus mit la main au sac
» et Jeta son çlein poing de blé au chemin ; incon-
» tinent le blé fut si grand et si meûr que s'il eût
« demeuré un an à croître, et quand les gens d'ar-
» mes de Hérodes qui quéraient Tenfant pour Toc-
4
— 38 —
» cire \inrcnt à celui laboureur qui cueillait son
» blé, si lui vont demander s'il avait point vu passer
» une femme qui portait un enfant: — Oui, dit-il,
» quand je semais ce blé. Lors les meurtriers se
» pensèrent qu'il ne savait ce qu'il faisait , car il
y> avait près d'un an que celui blé avait été semé,
» si s'en retournèrent arrière. » ('). Le germe de
cet épisode du semeur se retrouve dans les apocry-
phes qui racontent que Jésus a][ant semé un gram
de blé, ce seul grain en produisit cent dioros (*}.
Dans une autre version , la légende est divisée en
deux parties : le voyage à Bethléem où la Vierge
enfante , et la fuite en Egypte qui commence à
Tarrivëe du labooreur. Nous extrayons de la pre-
mière partie un épisode qui se rapporte à un autre
prodige raconté par Ludolphe dans sa Vie du
Christ :
La boueno Viergi Mario — dins la nuech se voou cauiar.
Dis à Jause debounari : — de fuec fau anar cercar.
N*es anat enco d*un fabre— que n*y a gis vougut dounar;
— Ana 'nco de la iabresso — que vous refusera pas.
La fabress' eme rudesse — très parados n*y a gitat.
Voilà comment s'exprime le cantique; voici les
paroles du chroniqueur : a Notre Dame est dans
» rétable obscure de Bethléem , elle désire du feu
)> et de la lumière, Joseph va en chercher; mais il
» trouve toutes les portes fermées. Il s'adresse à
» un maréchal qui le repousse avec menaces ; la
(1) Enfance de Nostre Seigneur ^ cité dans le dicl.
des apocryphes, ii, 383.
(2) Coni. Evangile de Thomas l' Israélite, chap. xii;
Traité de l'enfance de Jésus suivant Thomas, chap. x ;
Hisl. de la nativité de Marie , chap, xxxiv ; Mvra4iles
de V enfance, MS. 4313 à la Bibl. Imp. chap. xxxrv.
— 39 —
lu maréchal, plos compatbsante , décide
i à satisfaire Joseph, à condition que Té-
» femme du
» son mari
» poux de la Vierge emportera le feu dans son
9 manteau. Joseph plein de foi ouvre son manteau
» et y reçoit un charbon ardent. Hais guelle est sa
» surprise quand , en rentrant dans i'etabie ^ il la
» trouve éclairée par deux cierges que deux anges
» avaient apporte pendant son absence I A son ar-
» rivée, Notre-Dame luy dict : a Joseph, mon doux
<t amy, en avez-vous le feu ? Hélas I Marie , veez le
« icy en mon manteau ; » et quand il ouvrit le
» giron , il fust tout |)lein de roses , et Joseph luy
» dict : tt Hélas I Marie, je cuydoie apporter du feu
^ et ce ne sont que roses. (') » Le livre de VEn-
fonce de Notre Seigneur que nous citions plus haut
attribue ce miracle à Jésus enfant.
Nous publierons dans le second volume une autre
version de ce noêl que nous devons à M. Allègre et
dans laquelle on trouve d'autres épisodes des apo-
cryphes, notamment celui des larrons et celui de
Tenfant lépreux guéri par Teau qui avait servi à
laver l'enfant Jésus.
(i ) Cité par Douhbt : Dict, des légendes, 4291 .
— 40 —
LA PASSIEN DE NOUESTRE SEI6NOU R
Air docm Vtxilln Jiegrs*
QuvoouausirlesgaQâscouiQplis^C} ) .
La Viergi n'a perdut soun Fi)s. ^
La Yiergi s'en ^ai per les champs,
Long doou camin trovo Sant Jean :
— Jean I ô Jean, lou mîou nebou,
Àuriatz ren vist NouestreSdgnour?
— Sifet I Tai vist lou bouen Jesus^
Yiergi, Ion eoaneisseriatz plus.
Et la bregado des Jusious,
D^aqueles que renegoun Dion,
— 41 -
L'a tant battot , tant flagellât^
Viergii lou counekseriatz pas. {')
La Viergi dis à son nebou :
-^ Qu es aqueou mouert sur une croos
— Viergi, vous lou conneissetz pas
Vouestre cher fiou qu'avelz pourtat.
La Viergi 'ntendent soan nebou,
Toumbo niouert' au ped de la Crous.
Sant Jean Vy 'st par la soustenir
Et les angis la revenir.
Sant Jean la poou pas soustenir
Ni les angis la revenir.
— i Boueno Mero , reIevatz-vous>
Vous dounarai un counductour,
Voub dounarai moun cousin Jean
Que vous fara dever d'enfant. (^]
— iî —
— HelâS I moun Diou, qa'es douloureux
De changea 'n fiou per uq nebou I
Alors Jésus se reviret
D'un doux regard la couosoulet. {*)
— Boueno mero^ ploureiz pas tant,
Vendrai lou jour doou Salo-Sant ;
Vendrai au jour doou jugement
Et les campanos sounaran ;
Sounaran tant pietousomen^
Que les angis n^en tremblaran.
Se les angis devoun tremblar
Que faran les paures damnats!
Veici lou jour que fau mourir^
Fau rendre compt' à Jesus-Ghrist.
De rendre compt' aco n'es ren
Passe plus vite que lou rent.
r
— 43 —
Pregarem Diou et Sant Jause
Que nous pres^roun de l'infer.
Dedios Fiofer li siam laot mau
Vy a que des sers et des grapaux,
L*y a 'n limber lant verinous
Que nous tourmente nuech et jour
3US I
et jour. 1 ^"
NOTES ET ÉCLAIRCISSEMENTS.
(1 ) Ce cantique anrait-il fait suite à un autre sur les
allégresses de la Vierge? Ce premier vers pourrait le
faire supposer; cependant le sens nous parait être : gui
veut enkndre la fin de nos joies. Une complainte, an-
térieure au xiii« siècle , publiée par Villanueva d'après
un manuscrit de l'église d'Agen, porte :
Tois temps j'iray dolenta e smarida.
Car ta quels gaugs que eu aver solia,
Or m'es tornats en aolor e en ira
- il —
Regardant fyl gu'el cors m'en parliria.
Oy oels fyls earê,
Molt m'es lojom doloroi e amars !
(2) Variante :
À la coumpagno de$ Jurions
La Viergi n'a trouva soun jfiou;
— Helas I moun fiou, gu'af>etz-vous fàch
Que sur la crous vous van boutar !
Boueno Bfero, ton n'ai ren fach.
N'es uno crous que fau pourtar.
(3) JoH., XIX, 26. Une variante réunit en on seul ce
couplet et le suivant :
Boueno Mero, plouretzpas tant,
Sant Jean vous servira d'enfant.
(i) Ce couplet nous parait une interpolation mo-
derne.
Tandis qu'an seul Evangéliste parle de la pré-
sence de la Vierge au pied de la croix de son Fils (1 1,
la tradition adoptée par l'Eglise catholique les fait
rencontrer sur la voie douloureuse avant qu'on eût
contraint le Gyrénéen à se charger de llnatrument
du supplice.La sœur Emmericb dont les méditations
(I) JoH., XIX, 25.
~ 45 ^
extatiques reposéni sur des traditions conservées et!
Allemagne relate de nombreuses courses faites par
Marie dans la nuit qui précéda le crociflement. « Je
» vis , dit-elle , la Sainte-Vierge accablée de tris-
» tesse et d'angoisses dans la maison de Bfarie, mère
» de Marc. Elle se tenait avec Madeleine et Marie
> dans le jardin de la maison Elle avait
» envoyé des messagers pour avoir de ses nouvelles;
9 mais , ne pouvant attendre leur retour , elle s'en
» fut, toute inquiète , avec Magdeleine et Salomé,
» jusqu'à la vallée de Josaphat. . . . Arrivée chez
» Marie, mère de Marc, elle ne parla qu'à l'arrivée
» de Jean qui lui racionta tout ce qu'il a\ait vu de*'
» puis la sortie du Cénacle Marie, effrayée
» des bruits qui couraient , avait voulu venir dans
» la ville avec ses amis pour savoir des nouvelles
» de Jésus. ('] » Ce chant et celui qui suit sont la
preuve que les mêmes traditions existaient dans le
midi de la France.
Autrefois^ en Provence, on veillait dans les églises
gndant la nuit du jeudi au vendredi de la Semaine
inte ; on chantait des psaumes et des cantiques^
et naturellement les souffrances de THomme-Dieu
étaient le sujet le plus habituel de ces chants^ cir-'
constance qui explique le nombre et la variété des
récits de la Passion qui se sont conservés.
Un usage fort singulier s'est perpétué dans le
Roussillon. Tous les tels commencent par une danse
nationale appelée le contrepas qui s'aiécute sur un
air dont le rhythme accentué et plein de syncopes
passe du mode sérieux et grave à un mode gai , vif
(1 ) La douloureuse pamon de Noire Seigneur Je-
sus-Christ, pag. 65, 79, 406
4-
~ 46 —
et animé ('). Dans les \illes , c'est Vorehestre qui
joue cet air qui ne dure pas moins d'un quart d*liea-
re ; dans les campagnes, la voix des danseurs rem-
place les instruments^ et les paroles qu'ils chantent
ne sont autre chose qu'un récit fort détaillé de la
Passion, récit qui se termine par cette prière :
rey de la gîorîe,
Puix que sou mort per nostre amor^
Pensarem une hore cade die
A la divine Passio.
Peccador tingues dolor
Dins tes eotranyes,
Plure Uagrimes de cor ;
De boQ eor y de bon amor^
Jésus dvlcissim, de bon cor
Y de bon amor vos demano perdo.
C'est après cette fervente prolestation répétée
par tous les assistants que commence le bal.
Le même usage se retrouve aussi dans tonte la
partie de la Catalogne qui avoisine la France , et
c'est poui^le contrepas qu'il n'y a pasde Pyrénées!
(I) Voir la description de cette danse dans Henry^
Hist, du RouMillon, tom p^. introd,
«7
LA PASSIEN
Air doou Pange /ingiia soalemiiel.
La Viergi s'en vai per villo
Soun cher flou n'en vai cercar,
Siegue pa' au mitan de villo
Soun cher flou a rescountrat :
•^ Moun cher flou iou vous nen pregue
Oiguetz me la verilat.
— Ma mero vendretz divendrcs,
Divendres Tapres-dinar.
Quand n'en ven iou sant divendres
Sur la crous Iou va boutar^
D'aquî veî venir sa mero
A heure li a demandât.
Les faux judious Tenteuderoun^
Per heure li ant préparât
De feou, de sugeo, de myrrho^
— 48 —
De vinaigr' entremêlât,
Lou H mettoun sur les boucos,
Soun preciou' corps ant brulat.
Les belos santos campanos
Ant pardu soun beou sounar ;
Les auceous doou vert bouscagi
Ant pardu soun beou vourar ;
Les peissouns de la riviero
Ant pardu soun beou nedar ;
Lou soureou eme la luno
Ant pardu sa claritat ;
Les peiros se sount fendudos,
La terr' a toute tremblât ;
Les mouerts dedins soun suzari
Doou croues ant ressuscitât. (^)
(4 ) Ces deux derniers vers ne sont donnés que com-
me moyen de combler une lacune qui existait dans le
texte recueilli.
— 49 —
CHANTS JOYOUX
Air : O^Ui» ÔJiUœi
Veici lou jour que Diou a fach,
Lou jour de Pasquo benhurat,
Jesus-Chrisl n'est ressucilat.
Alléluia I
Les très Maries lou van cercar ;
Van au sépulcre rembaumar,
Mai eles lou trouveroun pas.
Alléluia !
L'angi de Diou li appareisse,
Vesti de blanc, et li digue :
N'est pa' eici, n'est ressucilat.
AUeluia I
Long doou camin, en s'entournant,
Veguerouu Jésus trioumphant
5
— 50 —
Que U diguet : noun creignetz pas^
Alléluia I
Alors s'approchoun d'eou de près
Et se prousternoun à ses peds.
Et toutes très Tant adourat.
Alléluia !
Anetz, li diguet, Tanounçar
A mes disciples ben amats
Et diguetz-li : nous a parlât.
Alléluia I
l^'en van dounc à Jérusalem ,
Vers les disciples tous ensem^
Mai eles lou creseroun pas.
Alléluia I
Un' aulro fes appareisset (')
A Madalen* et li diguet :
Qu'avelz dounc, fremo, que plouralz ?
Alléluia I
La Madaleno se cresie
Que Jésus er' un jardinier.
Par élo lou couneissie pas.
Alléluia t
— 51 —
Moussu, se Tavetz enlevai,
Lidi, ounte Tavetz bouiat,
Que iou lou voudriou embrassar.
ÂUeluia I
Jésus \esen soun amitié
En la noumant li di : Marie I
Er alors lou yoou embrassar.
Alléluia I
Jésus li di: me touquetz pas, (')
Marie, vous quitte pas encar,
A mes freros anounçatz va.
Alléluia I
Marie ven à Jérusalem
Vers les apotr% en même temps
La nouvelo li a donnât.
Alléluia I
Lou mcme jour nppareisset,
Et sur lou soir eou se mounstret
Au mitan des sious assemblais.
Alléluia I
Apres li aver donnât la pas,
Mounstret soun constat ^me ses bras.
— 52 -
Et toutes eroun estounàtS;
Alléluia I
Lou rei de glori n'es au Ciel,
Et vous pereou, Viergi Marie,
Youestro Joyo nous fai cantar.
ÂUeluia I
{\ ) Cô chant qui, jusqu'ici, s'était inspiré de l'Evan-
gile de St Mathieu, xxviii, est, à partir de cette strophe,
Une traduction aussi heureuse que naïve de celui de S'
Jean, XX, 14-21.
(2) Voir le cantique de Mario Madaleno, page 68.
— 53 —
LOU MARRI RICHE
Àndaniê,
^^ffM^^^i^^^ ^^
La mai - re de dioa plou - ro des-
ptU ^1 i-^^^
- sns ses blancs gi - notis soati chv fiou li de •
f^=##=j ^5^|
- man - do ma mai • ro qu*a - vctz vous '/
La maire de Dion plouro (')
Dessus ses blancs ginous,
Soun cher fiou H demando :
Ma mero qu'avelz-vous ? (•)
— lou n'en ploure des paures
Que n'en moueroun de fam.
— Plôuretz pas plus, ma maire,
Les riches li daran.
— u —
Un pau d'oumoin', ô riche,
Au noum de Jésus -Christ ;
— Lou bouen Diou vous assiste
De pan iou n'en ai gis.
— Donnetz me les briguetos
Que vous toumboua davant ;
— Les briguetos que toumboun
N'en soun per mes cbins blancs. ('}
Dedins la quinzenado
Eou n'en ven a mourir,
Doou ped piqu^ à la pouerto
Doou Seigneur Jesus-Christ.
Sant Jean di à Sanl Peyre :
Regardo qu es aqui ;
— N^en es lou marri riche, {*)
Voou intra 'n Paradis.
— Alors tu dounc demando
Ce qu'a fa' à soun pays>
S'a fach l'oumoin' es paures
Vesti les maus vestits.
— 55 ~
— Xi pas fach Toumoîn' es paures
Veslî les maus veslils ;
Mai se iou retournave
En aqueou plan pays,
14'en caussariou les paures
N'en vestiriou les nuds.
— Lou fourie far quand l'y ères
Mai afo l'y sies plus.
Prend iou, traî Iou es oundos (')
Es oundos de l'Infer.
— Hai 1 paure iou 1 sur lerro
N'en ai pas proun' souffert ;
Aviou couissin de plumo,
Mataras de velours,
Âro n'en ai un rouge
Que brulo nuech et joui^.
Se d'aqueou marri riche
Vouretz p' aver lou sort,
Dounetz Toumoin' es paures ;
A rtiouro de la mort.
— 56 —
L'oumoino qu'auretz facho
Coumptara davaiil Diou
Mai qu^un' autro houeil' obro>
Fouguessiatz-ti judioa. (^)
■wt
NOTES ET ÉCLAIRCISSEMENTS
(-1 ) Ce premier vers est devenu proverbial pour ex^
primer une contemplation triste :
Semblavo, aqui drech, la maire de Diouplouro.
Â, Gbanieb.
(2) L'uniformité des rhythmes a souvent fait interca-^
1er dans un chant des couplets qui appartiennent à un
autre. Ainsi , dans la première version que nous avons
recueillie du cantique du Mauvais riche , on tj'ouve en-
tre le premier et le second couplet ce dialogue qui appar-
tient à la légende de Fanfameto (voir plus loin] :
— N'avetz lou mau de testq
Ou ben lou mau d*am^ur ?
— N'ai pas lou mau de teêto
Que n'ai lou mau d'amour.
N'en ai l'amour des paures
Que n'en moueronn de fam.
Nous n*avons relevé cette circonstance que pour signa*
1er- de quelle manière heureuse on avait relié cet emprunt
à la composition primitive.
- 57 -
(3) Noas avons quelquefois entendu ajouter après ce
couplet :
Perpau que lu demandes
Te les quinc' à V après.
Ce détail qui se retrouve dans les samonaires du
moyen-âge (*), n'a pas été oublié dans la Moralité non-
mile du mauuais riche et du ladre. On y lit :
LE MAUUAIS RICHE.
le ten prie va si le chasse
Il renient céans trop souuent
Uare luy les chiens vistement
Ce tu losplus riens demander.
Trotemenu mon bel amys
N'as lu pas ouy ce truant
Va le moy chasser vistement.
TROTEMEXU.
Par le grant dieu de paradis
Monseigneur gy ay huy este
Et tous voz chiens luy ay hare
Mais oncques mal Hz ne luy firent
Ne pour le mordre ne se mirent
Aincois laloyent couuelant
El ses deuœ iamàes delechant
Et luy faisaient grant feste,
le ne scay moy ce que peult estre
le crois que dieu y fait vertus
Ce souvenir a été conservé dans les Cantiques de
l'âme dévote :
Que si j'entends qu'il résiste
Et persiste
A sans cesse lamenter,
A. Merav, les Libres prêcheurs f pag. 83 1
— 58 —
Par meê chiens faites-le mordre,
C'est mon ordre,
Il vient ma porte infecter,
(4) Variante très-répandue :
N'en es lou nouveau riche.
(3) Variante :
En plourant se retouemo
N'en toumbo dins l'infer.
(6) Variante :
Es iou que vous va dieu.
La parabole du mauvais riche (') a été trés-popu-
lairedans tout le mojen-âge. Dès les premiers temps
du théâtre elle a été mise sur la scène; la poésie po-
pulaire s'en est emparée à son tour, tantôt se bor-
nant à paraphraser le texte de l'évangéliste comme
dans ce cantique , tantôt Pornant des grâces d'une
légende comme dans le cantique suivant. C'était au-
trefois le chant favori des pauvres mendiants, et au-
jourd'hui encore il n*est pas rare , dans certaines
parties de la Provence , d'entendre des vieillards,
allant de porte en porte, répétant d'une voix grave
et mélancolique le chant que nous reproduisons^
(I) Luc, XVI, 19-31.
-miM-
— 59 —
LEGENDO DE JESUS-CHRIST
Moderato. .
Je - SUS - Christ s'ha - Li - Ifen
pau - re, L^au-moui - no vai de - inan-
^ lu. î ^ N
- dar,
Je - sus - Christ s'ha - bi - IFcii
pau-re, L'aumoui-no vai de-man - dar.
Jesus-Christ s'habîir en paure
L'oumoino vai demandar :
dis.
— Moussu que siatz en fenestro,
Fasetz me la caritat ;
— Ah 1 vai-t-en, couquîn de paure,
lou le vouere pas dounar ;
— 60 —
— Dounetz m' aumen les briguelos
Que vous toumboun d'oou repas ,
— Les briguetos que rae toumboun
Soun per mes chins et mes cats ;
Mes chins m'adusoun des labres^
Tu sabes pas rappourtar.
— Ai 1 damo , boaeno dama,
Fasetz me la caritat ;
— Ai! paure, mouD bouen paure^
lou vous pouede pas dounar^
Houn marit est en coulero
Pourrie beleou me piquar ;
— Dounetz m' aumen les briguetos
Que vous toumboun doou repas ;
— Ai I paure, moun bouen paure,
D'escoundoun vous fan moutar.
— 61 —
Dins lou temps que n'en mounlaio
Ant vitz grando claritat; (')
— Ai { paure , moun bouen paure,
Qu'es aquelo grand clartat ?
-^ Es, damo, boueno damo,
Les oumoinos qu^avetz fach; (')
Ai ! damo^ boueno damo.
Vous counfesselz-ti souvent ?
— Me confess' à Pandecouslo,
De Pandecoust' à Sant Jean.
— Ai ! damo^ boueno damo,
Anelz leou vous counfessar.
Sera pas lou quart d'un' houro
Que vous auretz trépassai;
Vouestro plaço n'es marquado
Au Paradis benhurat^
6
— 62 —
Vouestro chaaibrter' arrouganto
DedinsTInfer bruiara» (']
Lou moussu qu'es aussi rude
A sûun coustat brulara.
NOTES ET ÉCLiIRCISSEMENTS
{\) « St Yves avait distribué, dans sa maison de Ker-
martin, une fournée entière de pain aux pauvres. Il s'en
trouvâ.un très-malpropre, dégoûtant, hideux à voir et à
peine couvert de haillons. S» Yves le fît asseoir à sa ta-
ble et le fit manger avec lui dans son plat. Quand le pau-
vre eut un peu mangé il se leva de table, et étant arrivé
à la porte il lui dit en breton : Adieu , que le Seigneur
soit avec vous. Aussitôt le même pauvre parut d'une
beauté surprenante et revêtu d'une robe si lumineuse
que toute la maison en fut éclairée » (*).
* DoM LoB»Bir, Fie des Saints d$ Bretagne, p«g. 249.
— 63 —
{î) Dans la version picarde, ce sont trois beaux an'
ges qui les éclairent.
(3) €e couplet fait supposer que le pauvre , avant de
s'adresser au monsieur ^ avait déjà été repoussé par la
chambrière. Cependant nous n'avons jamais rencontré de
traces de cette portion de la légende.
Cette légende est fort répandue en France. Nou^
en connaissons une version qu'on chante dans TOr-
léannais ; une autre qui vient de Picardie a été pu-
bliée dans les Chansons populaires des provinces
de France, pag. 5.
Le déguisement de ]éftus*Ghrist en mendiant se
rencontre souvent dans les lég^des. Nous nous
bornons à signaler dans les premières feuilles du
livre de Jacques de Yoragine les légendes de S* Jean
l'Aumônier, de S* Martin, de S* Julien IV, de S* Jo-
()(»cus, etc. Voir aussi , dans notre second volume,
lou Crucifix,
Ce sujet a été rajeuni parH.RoumaniUe^I» Jfar-
garidetOj iv, x.
~ 6i —
MARIO MADALENO
Air I ton baroun S tint AUxî (i)
Mario Madaleno,
La pauro peccairitz,
S'en vai, de poueri' en pouerto,
Cercar Diou Jesus-Christ.
Pass' à-n*UDo capclo
Jésus Ty ero dedins,
Doou ped piqu' à la pouerto :
— Jésus, \enelz durbir.
Sant Jean di à Sa ni Peyre:
Regardo qu es aquit ;
— Es Marie Madaleno
La pauro peccairitz.
— 65 —
— Mario Madaleno
Eici que venes far ?
— Seignour Diou, moun bouen paire.
Me vene counfessar. (*)
— Ah I digo , Madaleno,
Ah ! digo tes peccals ;
— N'ai tant fach et fa faire
Les pourriou pas noiimbrar;
La terro que me pouerto
Me deurie plus pourtar,
La viir ounte siou nado
Se deurie proufoundar.
— Sept ans souto la baunio
Te fôudr* ana* estar.
Au bout dé sept anneios
Jesus-Christ Ty a passât.
-- Mario Madaleno,
De que tu n'as viscut ?
— De racines sauvageos
Et n'ai pas toûjou' agut ;
— 66 —
— Mario Mâdaleno,
De qu'aiguo n^os begut ?
— N*es d'aiguo tretM>urado
Et n'ai pas toujou' agQt.
Seignour Dioo, mouen bouen paire,
Mes mansr voudriou k^ar;
Jésus piqu' ^ la roco^
D'aiguo n'en a rwl.. (')
— Ai 1 belo mao blanquelo,
Blanco c,oiKifio lou lach;
Fresco cpumo la roso,
Qu t'a \i3i et te xd 1
— Mario Madaleno,
Tournes dins lou peccat, (*)
Sept ans as resta 'n baumo;
Sept ans l'y tcwrnaras.
— Seignour Diou, moun bôuen paire,
Coumo pourrai l'y 'star? :
— Ta soua-c.Santo.Sfartho
T'anaracounsoolar;
— 67 —
La blanca coaloumbelo
Te pourlar' à dinar,
Et les auceous que pitoun
T*anaran abearar.
— Seigneur Dion, tnoun bouen paire,
Me l'y felz plus tournar,
Des larmos de mes uelhs
Les mans me lavarai,
Des larmos de mes uelhs
Les peds vous la\arai,
Des chevus de ma testo
Vous les eissugarai. (')
NOTES ET ÉCLAIRCISSEMENTS
( 1 ) Le cantique de S' Aleocis sera publié avec là mu-
sique dans le second volume. Les vers de celui de Ma-
deleine ne doivent pas être redoublé».
— 68 —
il) « Madeleine est la seule qui paraisse dans !'£-
» vangile s'être adressée à Jésus-Christ en vue d'obtenir
» la rémission de ses péchés, Les autres , qui étaient
» juifs d'esprit et de cœur , aussi bien que de religion,
» ne recouraient à lui que pour obtenir des grâces tem-
» porelles , et si Jésus-Christ les convertissait c'était
» presque contre leur intention. Mais Madeleine cherche
» Jésus-Christ pour Jésus-Christ même et dans le senti-
» ment d'une véritable contrition (*}. »
(3) D'après les révélations du frère Elie., Madeleine
demanda à Dieu de faire jaillir une fontaine dans la
grotte , ce qu'elle obtint sur-le-champ. Aurea rosa Syl-
vESTRi pRiERATis, cité par l'abbé Paillon, Monummt$.
inédits de V apostolat de S^ Marie Madeleine, ii, 405,
(4) Réminiscence des mots noli me tangere, «r La
» tradition unanime des Pères grecs et latins, dit l'abbé
» Paillon, tient que Jésus-Christ voulut lui reprocher la
» grossièreté de ses sentiments en lui disant : ne me toii-
» chez pas; que cette parole no fut pas une parole de
» bonté, comme Suarès le suppose, mais une vraie cor-
» rection et une parole de blâme. » (loc, cit. 244).
(5) Ce cantique admet , on le voit , l'identité entre
Madeleine et la Pécheresse dont parle St lue (vu, 36).
Il se conforme en cela à la croyance généralement ad-
mise dans tout le moyen-âge , et on peut l'ajouter aux
* BOURVALOVE, Sermon pour la fête de Ste Madeleine.
— 69 —
autorités citées par Tabbé Faillon, ainsi que le cantique
catalan dont nous citons un fragment et la Cantinella
de la Santa Maria Magdalena dont le texte a été si
heureusement rétabli par M. Bory.
r
Outre ce cantique sur la pénitence de Made-
leine, nous croyons qu'il en a existé en Provence un
autre sur sa conversion ^ car nous avons de celui-ci
un texte qui cadie mal, sou< des mots français, son
origine provençale. Jésus ^ pour attirer Madeleine,
lui fait dire :
r
Qu'à Féglise est arrivé un grand prêcheur,
Qui pourra bien toucher son cœur.
Mais la pécheresse endurcie répond, en se moquant,
qn'elle aime mieux Im danses que les sermons.
Marthe, sur Tordre du divin maitre^ vient annoncer
à sa sœur :
Qu'à l'église est arrivé trois b&ux cadets
Qui désirent de la voir, de lui parler.
Anssilôt Madeleine revêt ses plus beaux habits , se
pare de tous ses atours , et se rend à Téglise ; mais
Jésus a prêché,
Sur la vanité du monde il a parlé,
Et tout le temps elle a pleuré.
— 70 —
Touchée d€ la grâce, elle dépouille ses beaux habiis
et les bellures de son corps , et quand les trois ca-
dets se présentent réellement , elle les repousse et
leur annonce qu'elle va dans un désert,
Expier les péchés de Madelon.
On chante en Catalogne un cantique de S'* Made-
leine dans lequel se trouvent et la conversion et la
pénitence , et qui n'est , à beaucoup d'égards , que
la traduction de celui que nous publions et de celui
que nous venons d'analyser. Faute d'avoir trouvé le
texte provençal de ce dernier , nous reproduisoas
une partie de la version catalane qui peut en quel-
que sorte le suppléer ;
Mâgdelena 's pentinaba -^ ab una pinta daurade
Mentre que s'en pentinaba — passa sa germana Marta
« i Em diriaï Magdalena -^ haff anat à misa encara ? »
— « No hi anat, germana, no — ^nien tal cosâ no pensaba »»
— <(Ves-hi, ves-hi, Magdalena — quedaras enamorada
Qu'en predica un jovenet — llàstima qu*en sigui frare.»
Magdalena s'en va & dalt — à posa 's las sebàs galas,
Ya s' en posa els anells d'or — las manillas y arraeadas
Y la preiida de i-or fi -^ al seu cor se la posaba,
Y també lo manto d'or — que per terra arrosegaba.
A la porta de l'iglesia — ^ deixa ériats y criadas^.
Per sentir mille' el sermô -*-• sota la trôna es posaba.
El primer mot de! sermô -— per Magdalena ya anaba,
Quant son al mitx del sermô -r-^.Magdalenacau.en basca.
Ya sen treu els anells d'or — las manillas y arracadas
Y la prenda de l'or fi — als seus peus se la posaba.
--71 —
Au lieu d'aller à une chapelle , c'est à la table de
Simon le Pharisien qu'elle va trouver Jésus et con-
fesser ses fautes. Le séjour dans la grotte, le retour
de la vanité passée à l'aspect de ses mains déchar-
nées sont les mêmes que dans notre chant ; seule*
ment , dans la version catalane , Madeleine se sou-
met , sans se plaindre , à la nouvelle pénitence de
sept ans :
Acabâts los cators' an3rs — Magdalena ya *n finaba,
Ab gran cantarella d' angels — cap el cel yaTeupajaban,
£Is angels li feyan llom — la Verge raïuortellaba. ( ' )
Ces derniers vers sont une réminiscence évidente
de la vision de S'* Marthe qui aperçut les chœurs
(I ) Madeleine se pjeignait avec un peigne doré. —
Pendant qu'elle se peignait passa sa sœur Marthe : —
me dirais-tu, Madeleine, si tu est allée à la messe? —
Point n*y suis allée ma sœur, je n'y pensais môme pas.
— Vas-y, vas-y, Madeleine ; tu tomberas amoureuse, —
car va prêcher un beau garçon , (piel dommage qu'il soîl
moine ! — Miadeleîne monte mettre ses atours ; — elle
met les anneaux d*or, les bracelets et les boucles d'o-
reille — et son cher bjjjou d'or fin , que sur son cœur
aile a posé, — et aussi son manteau a'or qui balayait la
terre. — A la porte de Téglise elle laisse valets et sui-
vantes. — Pour mieuxentendrelesermon, sous la chaire
elle s'est placée. — Le premier mot dn sermon vers Ma-
deleine est dirigé ; — quand on est au milieu du sermon
Madeleine tombe en pâmoison. — Elle arrache les an-
neaux d'or, les bracelets et les boucles d'oreilles, — et
son cher bijou d'or fin à ses pieds elle l'a jeté
— Les quatorze ans achevés, Madeleine est morte, — un
grand chœur d'anges au haut du ciel l'ont montée, —
les anges portaient des flambeaux, la Vierge l'a ensevelie
(Mn.A Y FoNTANALS, Ronumc^nllo catalan, n^ 27).
-- n —
des anges portant vers le ciel Pâme de sa sœiir^ aï-
Mon admise en Espagne puisque S* Vincent Ferrier
la mentionne dans un de ses sermons ('). Quant à
répisodedes trois cadets , nous croyons qu'il a sa
source dans une légende que Jacques de Yoragine
nous a conservé tout en la traitant de détail frivole,
et d*appès laquelle Madeleine aurait été sur le point
dëpouser Jean l'Evangéliste lorsque le Sauveur ap-
pela celdi-ci , et les déportements de la pécheresse
auraienteuleurcausedansun amour violent etfroissé.
« Mais comme il n'était pas juste que la vocation de
» S^ Jean ifu un motif de damnation pour elle , le
» Seigneur la convertit et lai inspira Tesprit de pé-
» nitence (*). ».
Remarquons cette particularité caractéristique de
la poésie populaire^qu'elle ne procède que par nom-
bres définis , par trois ou par sept surtout. On en
trouvera de nombreux exemples dans le recueil. Ici
Madeleine reste sept ou quatorze ans à la Sainte-
Baume , bien que, d'après la tradition , son séjour
dans le <]ésert ait été de trente années. Une chanson
du tour de France, moins ancienne que ces canti-
ques et parlant moins scrupuleuse sur les formes,
accepte le chiffre de la tradition :
Tout en passant par là
Ta n*oablieras pas
De voir la Sainte-Baume,
Là sous un noir rocher
Trente ans a demeuré
Madeleine en personne.
( I ) Semi. 39, de Sanctd Marthd.
\l) Légende dorée, i, 166.
— 73 —
LES OURPHELINS
%
jt-g—E
^
_/3 IL
Qu Toou en - tcn - dre
É
±
m^m
la comn - pinin - to. De très pi - cbots
A:
BLUJX^
en - fants, De très pi-chots en* fanU.
Qu voou entendre la coumplainlo
De 1res pîchols enfants, (bis)
Sa mair' es morlO; soun paire
S'es tournât maridar;
A près 'no mcchanlo fremo,
Les fai mourir de fam.
Lou plus pîchol des trcs fraires
Li dcmando de pan ;
- 74 —
Li fich* un cop de pe' au venlre,
A terro l'agitât.
Lou plus grand des 1res fraires
L'es anal relevar :
— Relevo-lc, moun fraire^
Ma mair' anem Irouvar;
Ânem au camcnteri
De pan nous dounara.
Long doou camin rescontroun
Lou Bouen-Diou Jésus- Christ :
— Et ount' anetz, mes angis,
Mes angis tant pelils.
— Anem au camenleri,
Ma mair' anem Irouvar ;
■ Enlournelz-vous, mes angis
Vous la fa rai venir.
— 75 —
Relevo-te, Mario,
Vai nourir les enfants.
— Coumo vouretz que m'hausse
N'ai force ni pouder ?
— lou le donne de force.
De pouder per sept ans.
Quand les sept ans s'approchouî)
E!o fai que plourar.
Dequeplouretz, ma maire.
De que souspiretz tant ?
— lou n'en ploure, mes angis,
Quefau quesequiltem.
— N'en plourelz pas, ma maire.
L'y anarem Ions ensem ; (')
L'un pourlara l'isopo (')
Et l'aulre lou flambeou,
— 76 —
L'autre tendra lou libre^
L'y anarem en canlant. (bisj
NOTES BT ECLAIRCISSEMENTS
( f ) Dans une variante, les enfants, au lieu de mourir
avec elle , se bornent à accompagner leur mère jusqa*4
son tombeau. Celle que nous publions nous a paru bie»
plus touchante.
(î) Le goupillon :
Pus a la àoca venra 'l fis.
Ni 'l prêtres secodra l'isop.
Pierre d'Auvergne, eut bon vers'
Ce mot , témoignage de Tancienneté de la complainte^
n*étant plus compris, une version moderne remplace ces
vers par :
L'un pour tara la lampi.
L'autre l'or et l'encens.
— 77 —
Le motif de cette légende touchante se retrouve
en Danemark : « Dyring s'en \a dans une !Ie et
» épouse une belle jeune fille. — Ils vécurent en-
» semble sept ans et eurent six enfants. — La
» mort entre dans le pays et enlève la jeune fem-
» me. — Dyring s'en va dans une fie et épouse
» une autre jeune fille. — Il Qpouse celle jeune
» fille et la ramène chez lui. Elle était méchante et
» haineuse. — Elle arrive à la porto de la maison,
> les six enfants sont là qui pleurent, r- Les pe-
» tits enfants bien affligés , elle les repousse du
» pied. — Elle ne leur donne ni bière , ni nourri-
» ture , et elle leur dit : Vous souffrirez la faim et
» la soif. — Elle leur enlève leur coussin bleu , et
» leur dit : Vous coucherez sur la paille. — Elle
^ leur enlève leurs flambeaux de cire , et leur dit^.
^ Vous resterez dans les ténèbres. — Le soir bien
» tard les enfants pleurent ; leur mère les entend
» sous terre. — Elle les écoute dans son cercueil :
)><ii II faut que j'aille vers mes petits enfants I » —
» Elle s'avance devant Notre Seigneur , et lui dit :
» Ne puis-je aller vers mes petits enfants? — Elle
» prie si longtemps que Notre Seigneur la laisse
» partir. — « Tu reviendras au chant du coq , tu
« ne resteras pas plus longtemps » — Elle
"^ entre dans la chambre , et trouve ses petits en-
» fants avec des larmes sur les joues. — Elle brosse
^ les vêtements de l'un, elle peigne le .«econd , elle
» relève le troisième, elle console le quatrième. —
» Le cinquième, elle le prend sur ses genoux, com-
» me si elle voulait l'allaiter. — Elle dit à sa fille
» aînée : Va prier Dyring de venir ici. — Et quand
» il entra dans la chambre , elle lui dit en colère :
— 78 —
» Je l'avais laissé de la bière et du pain, et mes pe-
» tits enfants ont faim. — Je t'avais laissé des
» coussins bleus , el mes petits enfants sont sur la
» paille. — Je t'avais laissé-des flambeaux de cire,
» et mes petits enfants sont dans les ténèbres. •—
» S'il faut .que je revienne , il vous arrivera mal-
» heur. ....-- Depuis ce temps , chaque fois
» que Dyring et sa femme entendaient les chiens
» grogner , ils donnaient aux enfants de la bière et
» du pain » ('). Il n'y a rien , s'écrie le
North American Review , après avoir cité une va-
riante de cette ballade , il n'y a rien dans Racine,
dans la Bible et dans Shakspèare qui soit plus su-
blime que la simplicité de ces paroles.
(i) Marmikr, Chants populaires du Nord, p. 40^
— 79 —
BELO VIERGI COUROUNADO!
^
A!hfittt'7
Sount très fi - Ihos de
^te
la Ciou- tat, Sount très fi • Ihos de
~ ^[J.=i= ^
1.1
Clou • tat, Qa'aiurach nou-veif a
Noues - tro Da - ino, Be - io Vier-
,. Rit. tTi ^
^^m
- gi * cou
""• U t ' ' '
rou - na - do!
Sount Ires filhos de la Cioutat ^"6/^^
Qu'ant fach nouven' à Nouestro-Damo
Belo Viergi courôunado !
— 80 —
Pcr un malin Vy soiinl anad'
Mai sur Tautar Tant pas trouvado ;
Belo Vicrgi courounado I
En se \irant delà la mar
La vien venir touto bagnado ;
Belo Viergi courounado !
Tenie soun Fiou enlre ses bras.
Sus un nivou ero ponrtado ;
Belo Viergi courounado !
— Santo Mero d'ounle venelz, (')
D'ounle venelz que sialz bagnado?
Belo Viergi courounado I
— lou vene de delà la mar ;
L'y avie 'n veisseou que se negavo ;
Belo Viergi courounado ! (^)
Et iou les ai toutes saurais,
Hors doou nouchier que rencgavo;
Belo Viergi courounado!
— 81 —
Que renegavo moun cher Fiou,
Soun amo sera pas sauvado. (')
Belo Viergi courounado I
CHWBiifoé far h. haitun.
KOTES ET ECLAIRCISSEMENTS.
( I ) Variante meilleure :
Santo Mer' ount' erialz anad' ?
\%} Variante de la version de M. Pélabon :
lùu tene des plus hautes mars
Sauva 'n veisseou que naufrageave,
belo Viergi courounado I
(3) Nous croyons que ce vers doit être lu .
Qu moun cher Fiou renegara
Soun amo sera pm sauvado.
— 82 —
M. Pelabon nous a communiqué une version de
ce chant qui diffère de la précédente par la termi-
naison et par Tair que nous reproduisons ainsi que
les trois strophes qui suivent l'abandon du nocher :
Si trou - va - v'un pi - choun en •
- fant, Si trouTa - Vun pi -choun en-fant.
^^
Que tout en pluurant me crid - a - vo :
m
m
^ N
^ 0f — 1 ^ s ir—
be - lo Vicr-gi cou-rou - na - do !
Si trouvav' un pichoun enfant (bis)
Que tout en plourant me cridavo :
belo Viergi courounado I
lou Vai arrapat per la man
Per lou counduir* en terro fermo.
-0 beio Viergi courounado !
Filhos de Diou enanetz-vous,
Enanetz-vous chez vouestres meros,
Sieguetz toujours sag* et fidelos.
Si nous avons adopté Paulre version c'est h. cause
de la leçon morale de la dernière strophe qui nous
a paru naturellement amenée, surtout avec la cor-
rection que nous proposons.
^
— 83 —
ROUMANCO DE CLOTILOO
1
^^^^^^
N'en souDt ires frai - rcs,
t^-^r rr
N'en sounl très frai - rcs, N'anl qu'u - no
»ou&->r* a ma- ri - dar, N'en sount très frai-res.
M=i=^^=^^
N'anl qù'u - no soue - r'a ma - rf - dar.
N'en souïrt très fraîrcs, (bisj
N'ant qu'uno souer' à maridar, \
L'a Ht maridado,
Cinquanto legos luenc d'eici;
i 'di$
Li ant donna 'n homme,
Lou plus mechaknt d'aquepu pa;î^« :
— 8i —
L*a tant batudo,
Em' un bastoun de vert-bouisset,
Soun sang li couero
jusqu'au bout de ses blancs talouns.
Et lou li paro
Em' uno tasso de louloun : (')
-— Tenetz^ salopo,
T'aquit lou \in que n*en beuretx ;
— Moun ami Pierre ,
Buvelz lou vous^ iou n'ai pas set.
— Ai 'no camiso,
lou la voudriou anar lavar ? (*}
— Anelz, salopo,
Avisetz-Tous de trop restar 1
Doou temps que lavo
Très cavaliers n'a vist renir
— 85 —
Que li rofô6mbloun>
Ses très fraiiree dediris Paris.
EIlo s'eatouaniio,
N'en ven avepjir soun mark :
— Moiin ami Pierre,
Très cavaliers n'ai visl \.enir,
Que tm reâseUdblowY
Mes Ires flaires dedins Pai^.
— Ma mio Jeanno,
Prenetz Ics.claiisde moofi casleou
Y'anareiz mettre
Tout ce que n'aveiz de plus beou.
N'en pren i'escoidte
£to s es mess' à escûobar.
.1 .
Doou temps qirescûubo^
Ses très fraires souni arrivais : ('}
8
— 86 —
— Digalz, aer^aato, .
Ount' es ]k damo doou «aisleou ?
— Siou lasertanto
Eine la damo doou casleou.
— Ma sooere Jeanno
Ouiil* a passai voucslro beou(al?
— Les cops de ^-ergos;
Les cops de bastoun 1 ant levad* \ ('}
— Ma boueno souere,
Ouni' es anal vouesire marit f
— Es ana 'n casso^
N'en lardara pas de \enir.
N'es p'ana'n casso
Ses très chins blancs n'ei)«)unt aqoit.
Ha boueno soiiere,
Doûnelz-nous toutes \ouestres claus.
~ 87 —
Clavoun, desclavoun,
A la plus hauto Tant trouvât.
Lou premier qu' intro
Mai se l'a pas angear toucar ;
Lou segound qu' inlro
Mai se n'a pas mai angear far ;
Lou damier qu' intro
Em' un poignard l'a poignardât. (^}
— Moun fraire Antoino,
Aguelz pietat de ses enfants. (*)
— Prendrem les mendres
El vous laissarem lou plus grande
Et la filheto
I>a melrem dedins un couvent.
— M —
NOTES ET ÉCLAIRCISSEMENTS
(4 ) La version de M. Cayx, bien préférable en ce point
à la nôtre, porte :
Lou H accampoun — dinc une ta^se d'argen fi,
(î) Variante :
Moun ami Pierre — un doun vous voudriou demandât;
Très camisetos — a^u Rose n'en amtr lavar. . (*}
(3) Tous ces détails manquent dans la version de
M. Cayx. Elle suppose que ses frères la trouvent lavant
sa chemise et elle se termine brusquement à la mort du
mari. s
(4) Variante :
Àh! ma surette; — qu'est qui vous a fait tant de mal?
C'est, mon chier ftère, — le mari que m'avez, àailli.
(cayx).
(5) « Comme ses frères étaient alors occupés à la
guerre de Thuringe, Childebert partit seul. » (D.Vais-
SETTE, Hist, du Languedoc, Mr. v, np 74 ).
* Frafribns nuntium dirigii cutn veste sanguine suo cruem-
tald Vit. Ëii^icii ^ Infectitm de yr-tprio sanguine sudttrium^
Gref. Tur , loc. cit.
— 89 —
{6) Une variante, communiquée par M. MarUai, rem-
place ainsi oe eouplet et le suivant :
Mn douent très fraires — aguetz pietat de ses enfants;
N'y aura un prince — et l'autre sera eapelan
JEtiafilhetQ
Une antre variante dit :
N'en fèm un eonsou — et Vautre tou farem baron
St la filheto — Nons autres la marierons.
€ette romance $e chante dans tout le Midi et se
reiouve en Piémont. Elle passe pour nn récit tradi-
tionnel des malheurs de Clotilde , fllle de Clovis I**,
qm mariée parsesfrèresà Amalaric.roi des Visigotbs,
était cruellement mallrailée par celui-ci parce qu'elle
ne voulait pas embrasser l'arianisme. a Quant elle
» aloit aus eglyses des bons cr estions^ dit la Chroni-
fi ^pjsedeS'Denis {*), il lui disoit moult de vilenies,
» aocrniefoisa^enoitciueil lui tariçoit boue et ordu-
9 te an visage ou lui faisoit lancier emmy sa voie
» quaut elle aloit au moustier ; et faisoil esmouveir
» la pûeurellacoruption de Pordure pour lelrobler
3> et pour le empeescher la pure dévotion d'oroison.
9 Maisquant la bonne dame eut tant souffert qu'elle
(4) Liv. II, V
— 90 —
» lien pot plus, elle envoîa à ses frères une charlrc
T> par un sien loial serjant a plours et a larmes qui
» conlenoit ceste telle sentence : Bmm très doulii
y> frères^ aiez pitié el merci de moi; daigniez recevoir
» la cause de ma nécessité el de ma trlstesre. » —
« Pour mieux les exciter à la > engt^ance, ajoute l*da-
9 teurde/a vied'Eusicius,é[\e envoya à ses frères
» un de ses vêtements teint de son sang. (*) »
M. Cay X de Marvejols a le premier, recueilli et pu-
blié la romance de Clolilde telle qu'on la chante
dans les montagnes de la Lozère (*]. Celte version
a été reproduite par M. Francisque Handet , Hisi,
de la langue romane, pag. 345 ; M. Rathery, Mo-
nitenr du 2B août 1853 ; M. Champfleury, Chan-
sons populaires des provinces de France, pag. W.
La version que nous publions est plus détaillée
que celle-là. Si la sœur Jeanne de Provence cher-
chant à sauver son mari qui la martyrise^ implorant
la pitié de son frère au nom de ses enfants qu'il va
faire orphelins , est plus chrétienne : la Clotilde des
Cevennes assistant froidement au meurtre de son
mari^ nous parait mieux dans la vérité historique ;
ce qui nous porte à croire que la version publiée par
M. Cayx est la version primitive.
(4 ) Recueil des hist, de France, tom. ui , pag. 149. ^
Conf. en outre : Grégoire de Tours, liv. iu,x ; Aimoin,
liv. n , viii i Gesla regum Francorum, dans Hist. de
France, n, pag. 557.
(î) Mim. de la socielé des antiq. de France, 1820
^ 91 —
LA POURCHEIRETO
Ândaniinù,
- voi - re que se voou
^l^'^
- dar, La prentant jou-vc - ne - to se
saup pas cour - ùg - lur.
saup pas
cour - c;c
N'es Guilhem de Beauvoire (')
Que se voou maridar,
La pren tant jouveneto.
Se saup pas caurdelar«
— 92 —
La pren tant jouvenelo^
Se saup pas courdelar.
Au bout de cinq senianos
A laguerr' esanat. (•)
A sa donc de mero
La vai recouroandar :
— Vous recoumande, mero.
De li ren faire far ;
La fetz pas an' à Taiguo,
Ni fterar, ni pastar^
Mandetz-Ia à la messe,
Fasetz-Ia ben dinar.
Eme les autros damos
Handetz-la proumenar.
Au bout do cinq semanos
Les pouercs li a fach gardar.
— 93 —
S'en vai sur la mountagno
El s'es mess' à canlar.
De tant que cantavo
Fai resclantir la mar.
Et Guilhem de Beauvoire
Qu'es de delà la mar :
— Semblarie qu'es ma fremo
Que s'es mess* à canlar?
Oh I pagi, moun beou pagi,
La fauanar trouvar;
Mete la sello rougeo,
Les estrious argentats ;
lou passaraî par lorro,
Tu passaras par mar.
A traversât mountagnos,
Uountagnos et la mar ('}.
8
- 94 —
— DigaU» la pourcheirel(v
Me fariatz pas ^Qust9,r ?
— Ai que de pan d'avoiqo
A-n-un cruveou passât^.
Et de Ireuipa pojurrldo ;
Mes pouercs Tant riçùJSiidU
— Digatz, la pourchâret^^
Vous voudrialz relirar î
— Mes sept fuayo^ de soyo i^\
Soun encar' à fierar,
Et moun fagot de veroo
Es encar* à coi^par.
Desranco soun. espdo
Soun fagot Ji a CQUfiat.
— Dîgalz, la px^u^oheireU),.
Qu me relirai:a ?
— 95 —
— Analz veire rboo6>te8W|
Que vou« relirara.
— BouDsoir«ciamo*rhouste9so^
Me Youdriat2 reliiar ?
~ Pins una ])^Io cbambro
lou vous farai çouchar.
— Oig^iZj.damo Vhonsleçsci,
L'y a degun per soiiptr ?
— L'y a que la pourcl^JrelQ
Que vau pas resperar».
— Fau que aie pa^ gr^od'cavo
Se vau pas l'esperar^
Veneiz^ la pOB pdieireto^
Yenetz-You$ donne éoijipaf l
En se mettent à tâiira,
Elo fai que plouiw.
— 96 —
— Qa'avelz, la pourcheirelo,
Que felz ren que plourar ?
— L'y a sept ans qu'à la tauro
lou n'en ai plus soupat.
— Digalz, damortiouslesso,
L'y a degun per couchar ?
— L'y a que la pourcheirelo,
Se la vouretz menar ?
Eou la pren el Tembrasso^
Em' eou la fai mountar.
Doou liech a la fenestro
Elo se vai gitar:
— Guilhem de Beauvoire^
Que sies delà la mar^
Se Diou te fai la graci
De pousquer relournar.
— 97 —
Ta cruelo de mero
M'a ben abandounat.
— Oh I taisetz-vous, madamo,
Siou ce que desiratz.
— Ah I mounstretz-me la baguo
Que iou vous ai dounat. (*)
Quand ven la matinado,
Lou jour per se levar ;
— Levo-te, pourcheirelo.
Les pouercs vene gardar.
Sount danîer la gamato
Que fan ren que renar.
-^ Anetz-ly vous, ma mero,
Que les a proun gardais ;
Se n'eriatz pas ma mero,
Vous fariou pendourar,
9
~ 98 —
Mai coumo siaiz ma mero,
lou vou faraiiQurar,
Entre les doues muraibos
L'aiguier Ty nilhara.
NOTES ET ÉCUiftCJSSENENTS
(1) Il existait en Dauphiné une famille de Beauvoir,
aujourd'hui éteinte. Un Guillaume de Beauvoir, par son
'testament fait en 4268, lègue 60 livres viennoises aux
couvents de Die pour l'acquisition de quelques volu-
mes (*); dans une donation de 4239 qui nous a été si-
gnalée par le savant bibliothécaire de Grenoble , M. Ga-
riel , un Guillelmu^ de Bello'videre, peut-ôtre le même
que le précédent , se qualifie de vdles crutê signattts.
Serait-ce le héros de notre romance? Nous ignorons
^ DaUSOU f Discours sur Cêtat des lettres nu XlU* s ècle,
)aj>. Go.
— 1)9 —
d*ailleurs, si l*on trouverait dans les annales de cette tV
mille quelque fait ayant pu donner naissance à la légende
de la Pourcheirelo.
(t) Les deux derniers hémistiches de Chaque éoùplet
se répètent en tète du couplet suivant.
(3) Une variante , peut-être un peu plus moderne de
forme , et dans laquelle la jeune femme garde des mou-
tons, ajoute ici :
Oh I la jeune bergère — de qui sont les moutons ?
Soun de Louis de Beauvoir e — qu*es de delà la mar.
Dans celte variante , le sire de Beauvoir a nom Louis
au lieu de Guilhem.
(4) Mes sept fusées de soie. Le root soya appartient
encore au dialecte gascon
(5) Cette reconnaissance d*un époux, longtemps abu-
sent, au moyen d*un anneau, rappelle la vieille romanc(3
picarde du Sire de Créqui. La môme circonstance se re-
trouve d*ailleurs dans beaucoup de chants populaires,
notamment dans la romance de Miansoun et dans le can-
tique de S' Alexis qui feront partie de notre second vo-
lume. — Voir, en outre, le chant breton la Ceinture de
noces, publié par M. de la Villemarqué , et les premiers
vers du poème de Gérard de Rossîllon.
— 100
Celle romance fournil un exemple remarquable
de la diffusion extrême de certains chants populai-
res, car nous la retrouvons à la fois en Bretagne et
en Catalogne. Dans le chant breton, c'est le sire de
Faouet gui, partant pour la croisade, confie sa jeune
femme à son beau-frère. A peine est-il parti qu'elle
est réduite à garder les troupeaux.
Pendant sept ans elle ne fit que pleurer ; au bout de
sept ans elle se mit à chanter — et on jeune chevalier
qui revenait de Tannée ouït une voix douce chantant sur
la montagne. — Bonjour à vous , jeune fille de la mon-
tagne ; TOUS avez bien diné , que vous chantez si gai-
ment? — Oh ! oui, j*ai bien diné, grâces en soient ren-
dues à Dieu ! avec un morceau de pain sec que j*ai mangé
ici. — Dites-moi , jeune fille qui gardez les moutons,
dans ce manoir que voilà pourrai-je être logé? — Oh !
oui , sûrement monseigneur, vous y trouverez un gîte et
une belle écurie pour mettre vos chevaux. — Vous y
aurez un bon lit de plume pour vous reposer, comme
moi autrefois quand j'avais mon mari; — je ne couchais
pas alors dans la crèche parmi les troupeaux ; je ne man-
geais pas alors dans Técuelle du chien.
Cependant la jeune femme reconnaît son mari à
ses longs cheveux blonds; ils rentrent au manoir;
le beau-frère, embarrassé, assure au croisé que son
épouse est allée assister à une noce à Quimperlé :
Tu mens ! car tu l'as ^voyée comme une vile men-
— 101 *-
diante garder les troupeaux ; tu mens par tes deux yeux !
car elle est derrière la porte, elle est là qui sanglote. —
Va-t-en cacher ta honte, va*t-en, frère maudit ! ton cœur
est plein de mal et d'infamie I Si ce n'était ici .la maison
de ma mère et de mon père , je rougirais mon ôpée de ton
sang (')!
La ressemblance, on le voit, ne saurait être con-
testée. L'identité entre le chant provençal et le
chant catalan est plus frappante encore ; même fond>
même forme, mêmes détails. Quelques ^ ers suflBront
pour la faire ressortir :
— « Pastoreta, pastoreta, — ya es hora de retiré* »'
— « Faré eneare très fusados-^y un feix de llenya tambe .»/
Ab la punta de l'espada — un feix de llenya li *n fé* . . . . ^
— «iPa8toreta,pastoreta, — ahont hi hauriaun hostalé?»
— « Vagin aqui & casa el sogre — bona vida solên fé*,
De capons y de gallinas — ^y algun pollastre també »
— «i Pastoreta, Ipastoreta,— que t'en donan per menjé?»
— « Una coca de pa d'ordi— que prou V hatx de menesté.»
— «i Hostalera, hostalera,— qui vendra ab mi à supé? »
— « Que vingui la nostra jove — ma filla V en guardaré. »
— aSet anys no hi manjat en taula — y altres set men estaré,
Set anys no hi manjat en taula — ^ni en taula ni en taulé;
Slnô dessota la taula — com si fos un gos Uebré. .... »
— c ^Hostalera, hostalera,— ^ui vindrà ab mi al Uité ? »
(4 ) La ViLLEMABQuâ, Barxaz-BreiZy i, 239, TEpoiase
du croisé. ^
— 102 -^
^-^ Que vingui la nostra jove — ma fiUa l'en guardaré,
« Antes yo no hi anaria — de finestraem tiraré »
A la porta de la cambra — un anell 11 enireguô.
Ya 'n van girar la claueta — y al llit s*en varen fiqué'.
L'eiidema à la matinada — la sogra ya la cridé.
«Llevat, Uevat, porquerola, — que 'Is porcells ya *n gru-
[nyan he
Vo ien poso set fusadas — y un feix de llenya tamy .»
— a Feu-hi anar la vostra filla— ma muller l'en guardaré.
Si no 'n fossiu mare meba — yo os en faria ûremé,
Y lacendra qu'en farieu — unmal vent se l'emporté. (4)
(1 ) fiergerette, berçerette, voilà îlieure de rentrer.—
J'ai à faine encore trois fusées et anssi un fagot de bois.
— Avec la pointe de l'épée il lui a fait un fagot. .... —
Bergerette , nergerette , où y aurait-il un gîte ? — Allez
à la maison de mon beau-père , on y fait ordinairement
chère-lie — de chapons et de poules , et aussi de gros
poulets — Bergerette , bergerette ; que te donne-
t-on pour manger ? — Une fouace de pain d orge et je n'en
ai pas mon saoul. — Hôtelière, hôtelière, qui viendra
souper avec moi? — Que notre bru y aille, ma fiMe je
l'en empêcherai. — Sept ans je n'ai mangé à table et
autres sept je m'en passerai, sept ans je n'ai mangé à
table, à table grande ou petite ; — mais toujours sous la
table comme si j'étais un <Mea lévrier — Hôteliè-
re, hôtelière, qui viendra au lit avec moi ? -^ Que notre
bru y aille, ma fille je l'en empêcherai ; — plutôt que
tfy aller, je me jetterai par la fenêtre — A la porte
de la chambre, il lui a donné un anneau. — Ils ont alors
tourné la clé et au lit ils se sont mis. — Le lendemain
au matin la belle-mère l'a appelée: — lève, lève-toi,
porchère, que les porcs ne font que grogner ; — je t'im-
pose sept fusées et aussi «n &got «m bois. — Paites-f
^er vQtre fille , ma femme je l'en empêcherai ; — si
— 103 —
M. Milà y Fontanals remarque que les nombreu-
ses terminaisons en é qui se trouvent dans son texte
et qui n'appartiennent pas au pur catalan, font sup-
poser une version française. Sans nier l'existence de
celle-ci , nous croyons devoir observer que les yioé-
sies populaires ont des tournures , des expressions
qu'elles affectionnent^ et que cette terminaison en é,
étrangère au provençal comme au catalan^ est pour-
tant fréquente dans nos chansons. Ainsi nous avons
des fragments d'une version de la Pourcheireto
dans laquelle celte terminaison prédomine :
N'esGailhemde^eaui70trtf — tant jouyne après molher,
La pren tant jouveneto — se saup pas courdeler
Mais^ comme Tobserve fort judicieusement M. Milà
lui-même, les chants populaires ont un langage con-
ventionnel dont ils usent sans qu'on puisse en don-
ner la raison. Ne serait-ce pas une trace de leurs
longues pérégrinations, et n'auraient-ils pas gardé
l'empreinte des divers pays qui les ont adoptés , à
peu près comme cette langue franque qu'on parle
dans les ports de la Méditerranée et qui n'est qu'un
mélange des idiomes divers dont on se sert sur ses
rivages ?
M. de la Villemarqué croit pouvoir faire remon-
ter la composition de ce chant jusqu'à la première
croisade, en remarquant que le poète breton fait
porter sur l'épaule , à chaque chevalier, la croix
rouge qui ne fut prise qu'à la première des guerres
vous n*éliez pas ma mère , moi je vous ferais brûler, —
et la cendre que vous feriez , un mauvais vent l'empor-
terait. ( MiLA Y Fontanals , Romancerillo catalan,
n» 21, la Vuelta de P. Guillermo),
— 104 ~
saintes. Sans attacher à ce détail plas de valeur
qu'il n'en doit avoir , il nous semble que Ténumé-
ration des travaux dont on devra dispenser la jeune
épouse sont des traits caractéristiques d'une haute
antiquité , et que ces nobles dames qui vont puiser
de Teau, qui pétrissent et qui filent doivent être
les contemporaines de la reine Berihe.
— 105 —
LA NOURRIÇO OOOU REI
^^F=^
Lou lei a *no rour -
- ri-ço Plus ba - lo que lou jour,Loaf
rei a' no nour-ri-ço, Lounlan fa-de la li
^^
y ' J. , M
- re - to, Plus bc - lo que Ion
^^^^i^^
jour, Li-roun lan fa de la-li'-ra.
Lou rei a 'no nourriço
Plus belo que lou jour>
Lou rei a 'no nourriço/
Loun lan fa de la lireto^.
Plus belo que lou jour^
Liroun lan fa de la lira.
Elo s'es endourmido
Lou Dauphin au coustat, [')
Mai quand s'es revelbado^
L'a trouvât eëtouffat.
N'en pren sa courbellieto
Les pedas vai lavar. (*)
Lou reî qu'es en fenestro
La regardo passar :
— Et ounle vas, nourrîço,
Que Dauphin plourara ?
•
— N'aguetz pas poou.moun meslre,
lou Tai ben malhoqtat.
— Enloaerno-le, nourrice,
Servslnlo l'y anara.
La ndurriço s'entouerno
Pleurant et souspirant.
— 107 ^
— Mai que n'ds-tu, noarriçe.
Que sies tant estounad' ?
— Pardoun, pardotm, beou sire,
Vous range pa' avouar.
— Ah ! digo tout, nourrice,
Te sera pardounat.
— lou me siou endounnido
Lou Dauphin an c(Mstat,
Quand me siou revelhado
L'ai trouvât estouffat.
Au bout de très quart d'houros
La mandoun pendourar.
Quand es sur la poutQuci
Dauphin s'es revelhat :
— N'en pendetz pas ma maire
Que l'a pas méritât;
— 108 —
Pendetz n'en la servanto
Que m'a\ie 'mpouisouna^
Pendelz n'en la servanto,
Loun lan fa de la lireto.
Que m'avie mpouisounat,
Liroun lan fa de la lira.
NOTES ET éCLAIRCrSSEMENTS
(1 ) Variante :
Eme Dauphin au bras.
(2) La version languedocienne donne un motif plus
naturel de la sortie de la nourrice :
Alors elV est sourlidd — per s'en anarnegar,
Lou rey er' à la feneslra — gve la déchet passar.
— Ounte bas-lu noarriça — lou Davphin plovrara.
— N'en àaou à la ribiera — per mous drapeous labar
r
— 109 —
Il existe plusieurs versions de cette chanson.
Dans Tune^ dont le début est le même que celui de
la version que nous avons adopté , la nourrice va
faire dire une messe à Notre Dame de Piété , et
Tenfant ressuscite à l'Exangile ('). Dans une autre,
Tenfant parle au moment où la justice arrive pen-
dant que la nourrir" ' "* "* "" "
ni Tune ni l'autre r
par la servante qui
fant pour faire éclater l'innocence de sa nourrice
qu'il appelle tendrement ma maire» Notre ami M.
Germain^ doyen de la faculté des lettres de Mont-
pellier, nous a communiqué une version languedo-
cienne dans laquelle l'évanouissement du Dauphin
s'explique par un simple accident naturel, comme
si le voisinage de l'ancienne école de médecine avait
amené à réduire en phénomène pathologique un
événement merveilleux :
Penchetz pas ma nourrica — non a pas méritât,
Aco n*er' una fleouma — qae m*âbie eslouffat.
Enfin, dans une version catalane, la nourrice s'en-
dort laissant auprès du feu le berceau et Tenfant
qu'elle trouve réduit en cendres à son réveil. Elle
rencontre dans la rue la Vierge Blarie à qui elle
(4) Bulletin du comité de la langue, de l'histoire et
dei arts de la France, i, 278.
10
— 110 —
promet des couronnes d'or et d'argent , et qui lui
répond :
« Tomeu à vostre palan — no estigueu tan afligida^
Alli trobareu Tinfant — que tôt sol ne fa joguinas.
— lu -
FANFARNETO
AU^ fiuMMralo.
Fan - far - ne - to
se le - To, Tra
- ra.
Fan f> iSan H ne •^. ; to 4er !lé <« To^Tres
/M J I M l 1 ^ IJ ^^
hou-ros dVvant jour» Très hou-ros d'ayant jour,
T#^ hou.-rot d-a-tant joâr*^
Fanfarnelo se levo,
Tra la l&lailaia, trt la la lâv
Landeimii
— 112 --
Fanfarneto se levo
Très houros d'avant jour, fterj (')
N'en prend sa coulougneto
Eme soun pichoun tour ;
Tous les tours que viraToun
Fasie 'n souspir d'amour.
Sa mero la vai veire :
— Ma filho qu'avetz-vous ?
N'avetz lou mau de testo
Ou ben lou mau d'amour ?
— N'ai pas lou mau de testo
Que n'ai lou mau d'amour.
— N'en plouretz pas, ma filho^
Que vous maridarem^
Vous dounarem un prince^
Ou lou flou d'un baroùn.
}
— 113 ^
— lou voaere pas on prince^
Ni lou fiou d'un baroun^
Vouere moun ami Piarre
Que n'es dins la presoun.
-* Belo^ toun ami Piarre
Te lou pendourarem.
— Se pendouratz moun Piarre
Pendouratz-nous tous dous ;
Pendetz me iou à l'aubo,
Et eon après lou jour ;
Au camin de Sant Jacque
Entarratz-nous tous dous,
Curbetz lou eou de roses
Tapetz-me iou de flours ; (*)
Tous les roumious que passoun
N'en prendran quauque brouta
Diran: DiouagiieramOj
Tra la la la la la, trala la.la^
Landerira I
Diran : Diou ague Tamo
' Des pauf^ amôurooS;
Que n'en souen fliouferls ioiïsâdttÈ. (bis)
mi « >■ ■ ifp n 1 1 FI I É< f I
NOTES ET ÉCLAIRCISSEMENTS.
{\ ) Variante communiquée par M. Allègre :
La hello Margarido *^ se ht* upomt loujour.
N'en prend sa coulougmto ~ et ton fuset d'amour.
Au jardin de sounpcro — l'y a 'n aubre tout en flour,
La bello Margarido, — t^ véd phurar deaébus.
(2) Réminiseence de la coutume païenne de couvrir
les morts de fleurs et de verdure , coutume qui. , d'après
Grégoire de Tours , s*était conservée dans les campa-
gnes. Sparge, precor, rosas, vialor, écrivaient les Ro-
mains sur leurs tombeaux. ( Virgils , Enéide vi , vers
883, et surtout les notes de L. de ^a Cebda).
115 —
La chaoson de la Pemette est fort répandue dans
le Lyonnais^ l'Auvergne, leDauphinéet une partie
du Languedoc. Elle a été publiée dans le Bulletin
du Comiié de la langue, de l'histoire et des arts
de la France, tom. i*% pag. 259, et dans les Chan-
sons populaires des provinces de France, pag. 4 49.
Le nom de Fanfarneto de la version provençale ne
parait qu'une altération de celui de laPemette des
autres provinces. On trouve d'ailleurs des variantes
qui nomment l'héroïne Suzette , Marguerite ou
simplement la brunette.
Le même fond d'idées se retrou ve dans une romance
fort célèbre au xvr siècle et qui , à notre connais-
sance^ a été mise en musique par Josquin , par de
Bussy et par Jacques Lefèvre. On trouve celte der-
nière dans VEssai sur la musique ancienne et
moderne de Laborde, tom. ii, n" \7 ad calcem;
la musique de Bussy a été publiée, en 4 573, dans les
Chansons en forme dé vaudeville de Le Roy et Bal-
lard, et celle de Josquin fait partie de la Couronne
et Fleur de Chansons à Troys, recueil extrêmement
rare, imprimé à Venise en 4536^ dont un exemplai-
re, provenant des collections Leber^ est conservé à la
bibliothèque de Rouen. Il y en a enfin une variante
au f* XXI du Livre des vers du Lut, MS. 203 à la
Bibliothèque-Méjanes d'Aix.
Nous devons à Tobligeance de M. Régis de la Co-
lombière une autre version beaucoup plus laconi-
que et qui , dans le début , diffère de toutes celles
que nous connaissons :
Jeanneto s'es levado — très honros d'avant jour,
S'en vai lavar bogado — eilà au lavadour ;
•^ 116 —
Et quand Taguet lavado — ero encaro proon jour.
—Ah I Jéanno, belo Jeanno, — Jeanno que plouretz^vous?
— ^Van pendre moun beou Pierre, — moun bouen ami de
[flour ;
Se pendounmounbeouPierre — ^pendoun-noustoutesdous,
Lou curbiran de roso — me curbiran de floar.
r
117 —
PIERROT
4-rM..
^^^^P? J J^ ^
W " ' -j
Pier - rot par - lU per -
r ' I M I I ' ^ 1 1
Par -ma- do/ Sept ans l'y» res - fat;;
Pierrot par-tit per lar-ma-do. Sept ans
Vj a res - fat; Ifea lais • so sa mi'
'- ' r r r n^'-^j
a Bri-gnol -lo. Que fai que plou-rar,.
=fcïéî^^^^^^
N'enlais-so sa mi* a BrîgnollOjQuefeiqueplourac;
Pierrot partit per Tarmado,
Sel ans Vy a restât,
àù
\0
— 118 —
N'en laisso sa mi' à Brîgnollo | , .
k bts.
Que fai que plourar. '
Pierrot receb' uno lellro
Tout' pleno d'amour^^
Mai li fai uno responso
Tout' pleno de plours.
Vai trouvar soun capilani :
Donnez-moi congé,
fai ma mie dans Brignolles
Morte de regret.
Quand sieguel sur la mounlagna
N'a ausi sounar.
N'es les clochos de Brignollô
Que souenoun de clars.
Pierrot mette ginou 'n terro,
Capeou à la man^
Implourant la Santo Viergi .
Sa priero fa'. (')
Quand Pierrot arriv' à Brignollo,
A Brignoir est intrat.
~ 119 —
TroYO les dames de Brignollo
Sa mio pourtant.
Damos que pourtatz ma mio
Leissatz-la mi voir ;
Descuerbe souirUanc visagi
Doues fes Ta béisat.
Lon belso un, lou beiso dous^
Très fes Ta beisat ; -
La derniero fes que l'a beisado,
Pierro* a trépassât.
Que diran les gens de Brignollo
D'aquestes amourous ?
Que toutes dous tant s'amavoun,
Que sounl mouerts tous dous.
(I ) Une variante communiquée par M . Allègre porte:
Mai l'a pas finid' encaro
Que sa mi a passât
^coumpàgnado de trento damos
Autant de courdeliers.
120 ~
LA DOULENTO
f?h J I ^'^-t^^
Sount très sour-dats par - tits d^Es
- pa - gno, Ânl bat - tu la ra - so caœ-
tt-*-ni=^ ^m
gno, Quand a -gue-rounprounca-mi -
f-p J f r-M=^
Par - le - roun de 8e re - paus >
^^"^^
^^^^
Quand a - gue-roun proun ca-mi -
H I r (Hf^ i
- nat, Par - le-roun de se
re - pau - sar.
Sount très sourdals partis d'Espagno,
Ant battu la raso campagno ;
— 121 —
Quand agneroim proan caminat, |
Parlerou n de se repa usa r . i
Se se repansoun sout' un' oumbro,
Onnte lou sant soureou souroumbro ;
Lou plus jouine des très n'a dit :
Uno fitheto viou \enir,
Est aussi belle, est aussi blonde,
Sa beauté ravit tout le monde.
— Diguelz, fiiheto, \outit' anetz,
Diguelz, fiiheto, que pourtetz ?
— Leissetz passar filho doulento,
Yau pourla 'jio bagu' à ma tanto. (')
Les autres se sount avançats : {')
Fiiheto^ tu passaras pas^
Passaras pas lou vert bouscagi
Que noun aguem toun couer en gagi,
Aurem la baguo, lès jouyeous^
Tout ce que n'en as de plus beou.
— Galant auras pas toun dessen
Ai un pougnard dedins moun sen.
— 122 —
lou me loo plant' à la centuro
Afin que motin hotinour'deiûuro.
Louli ant près et lou li ant garai,
Lôu li plantoun dins lou constat.
Lon cris qu'a poussai la dou/^/o
Fai resclantir touto la Franco.
Quand Tagueroun assassinad'
Parleroun de Tan* acclapar,
L'àni messo dins lou \erl buuscagi,
Dessouto lou plus beou fulhagi.
Quand vehgue Thouro doou soupar
Sabien pa' ou ni' ariar lougear,
£ilà n'ani \isi lusi 'no pouerto
Au lougis de la pauro mouerto.
Mai lou bouen Diou lés a noenats
Ounte v'avien eitaeritat;
Doou ped van piquar à la pouerto
J)oou lougis de la pauro mouerto.
— Dîguclz l'houstesso de céans
Nous pourriatz pas longea 'n pagànt;
— 123 —
— Louj^em les uns. lougem les autres.
Parque vous lougeariam pas v' autres»
Quand sount à la fin doou repas
L'houstesso mounlo per coumptar ;
Lou galant mando man en bourso
La baguo d'or toumb' à grand courso*
Alors Thoustesso Ta culbid'
Aco me douno de souci,
Aco 's la baguo de ma filbo,
La trouvarai mouerto ou vivo.
— - 'quello baguo Taven irouvado,
L'aven ni presso ni croumpadOj
Avem passât dins un' egliso
L'avem vislo, Tavem culhido.
Lou plus jouine des très li a dit ;
Vous la farai vdre d'eici,
Aneiz dedins lou vert bouscagi
La trouvaretz sout' un fulhagi.
Alors là doutent' a parlât,
Que lou plus jouine li a ren facb ;
— 12i —
Se foussoun tous de soun couragi
Auriou passai lou verd bouscagi.
NOTES ET ÉCLAIRCISSEMENTS
(4) Variante:
Uno lettro
(2) Ce vers est seulement proposé pour combler un*
lacune.
Nous ne nous dissimulons pas combien est im-
parfait le texte de celle complainte que recomman-
dent cependant des traces non équivoques d'une
origine populaire fort ancienne. C'est l'espoir d'ob-
tenir une version meilleure de la bienveillance de
quelque amateur zélé de la poésie provençale qui
nous a déterminé à publier celui-ci quelque informe
qu'il soit d'ailleurs.
Le sujet de celte composition se retrouve aux ex-
— 125 —
trétnes limites de TEnrope, dans Tarchipel des Eé-
rœ 1 61 il y aurait dans le rapprochemértl des deux
pièces une élude intéressanle à faire. En attendant
d'avoir recueilli un texte provençal moins incomplet
nous empruntons à M Marmier un fragment du
chant du Nord : (')
« Catharine se met en r route ; le tonnerre
gronde quand elle part. — Elle avance et rencontre dans
la plaine trois pèlerins. — Elle pa8«e le pont et rencon-
tre deux pèlerins. — Elle va plus loin et rencontre un
pèlerin. — Ecoute, Catherine, veut-tu être à moi ce soir?
— Je renoncerai à la vie plutôt que d*étre à toi ce soir.
— Il faut que tu meures ou que tu sois à moi ce soir. —
Le pèlerin lire son épée, frappe Catherine et lui coupe la
tête. — A Tendroit où coule son sang on voit surgir un
beau lis, — à Tendroit où roule sa tête, jaillit une source
pure — A Tendroit où tombe son corps, une église s'é-
lève avec une croix. — Le pèlerin s'en va dans la de-
meure de Catherine , et Torkild est devant lui. — Dis-
moi , bon pèlerin , as-tu vu Catherine , ma fille chérie ?
— Oui je l'ai vue passer ; elle était hier dans l'église de
Marie. — Torkild , donne-moi asile dans ta maison , je
suis très-malade. — Ma maison est toujours prête à re-
cevoir les pèlerins. »
La petite Asa , que le pèlerin veut séduire , re-
connaît entre les mains de celui-ci la chemise de
soie , le manleau bleu et la couronne d'or de sa
sœur:
( I ) C fiants populaires du Nord, pag. 79
— 126 —
« Elle s'en va vers son père : le pèlerin a tué ta fille
— Qui ose m*apporter une telle nouvelle ? qui a pu corn •
meftfre un tel crime? — C'est moi qui ose Rapporter
cette nouvelle, et c*est le pèlerin qui a commis le crime.
— Torkild appelle deux de ses gents : allumez un bûdier
dans la forêt. — Allumez un bûcher ; nous ferons brû-
ler le pèlerin. — Le lendemain, de bonne heure , le pè-
lerin brûlait dans la forêt verte. »
— 127 —
I . ' f «- ' *'
LOU MOUSSI
' .' ►
l^^^^^m
Sotrattres Ttts ^ seous de - dîns Nar -
* •! 1 <« a a • J J* U ;l V_
seil-hOySounttres veisseous de-dins Har - scil - ho,
- tir pcr Pour - lu - gai, Li-roun
#^^
- re > to, Que van par - tir per
^^m
Pour-tu - gai, Li-roun fa la * ri • n.
Sounl 1res veisseous dedins Marselho (bis)
Que van partir per Pourlugal, (')
Liroun fa la lireto.
Que vân partir per Pourlugal,
Liroun fa la lira.
— 128 —
N'ant ben restât sept ans sur Taiguo
Senso terro pousqu' abourdar.
Quand Ty a sept ans que sount sur l'aiguo
Lou pan, lou vin, tout a manquât.
N'ant tirât à la courte palho
Quau sera lou premier mangeât.
Lou meslre qu'a partit les palhos,
Se la plus courto li a restai : (*)
— Quan n'en es aqueou vaillant moussi
Que la vido me voou sauvar ?
Li doun' uno de mes très fîlhos
Em' un vaisseou subredaurat.
— N'en sera iou, moun capilani,
Que la vido vous vau sauvar.
— Ah I mounto, mounlo, caillant moussi,
Mounl' à la poumo doou grand mat.
— 129 —
Quand lou moussi 's sur les crousetos
Lou moussi s'es mes à plourâr :
— Âb I de que ploures, vaillant moiissi^
Veses pas quauque port de mar ? (')
— lou vese que lou ciel et l'aiguo'
Eme les oundos de la mar.
— Ah I mounto^ mounto, vaillant moussi^
Un pau plus haut te faut mountar.
Quand lou moussi n'es sur la pouipo,
Lou moussi s'es mes à cantar :
— Ah I de que cantes, vaillant moussi,
Veses-tu quauque port de mar ? (^)
— Vese Touloun, vese MarselhOy
Nouestro-Damo de la Cioutat, (')
, ■ • « • •
Vese très jouinos dàmeiselos
Que proumenoun long de la mar.
44*
— 130 —
-— Ab ! caoto^ canlo» \aiUant fluoussi,
Aro n'as ben de que cantar;
As gagna 'ao poulido filho
Em' un vaisseou subredaurat.
— Ai gagaa 'no poulido fillio,
Mai ai risquai d'estre mai^geat. (*}
WOTES ET ÉCLAIRCISSEMEIfTS
i) Variante:
Per Malaga.
(î) Variante ; ^
Au patraun de la gabinoyo
La couri0 palhon'a toumkaC
(3) Variante :
Que ioun plourar me faipietat
4) Variante :
Ttêi ierro de tout couM4U.
— 131 —
{5r) N.-D. de la Garde de la Ciotat , chapelle fort vô-
Bérée des marins [V. pag. 70J. Une vatiante porte :
Vese la Seyno, la Ciauiat
(6) M. Martini , à qui noas devons la musique de ce
ehant , nous communique en même temps une version
qui le termine ainsi :
Vese uno de Vimettres filhog
Que se proumeno long la mar.
En l'hounor de la Viergi àelo
Que grttci àDiounous a smtv€Us.
Farem dastir vnaeapelo,
Uno messo farem ccnUar,
Puis la filho que se proumeno
Au moussi la farem dounar.
M. Pelaboa a recueilli à Toulon une variante à cetta
terminaison :
Se la Viergi nous fai la graei
Dins un des ports pousqu abourdar
Farem baslir uno capelo
Long de la riào de la mar.
Ce chant est connu non -seulement en Provence
mais sur toute la côte maritime de France. M. Ra-
thery en a publié, dans le Monileur du 45 juin
1853 , une version dont il n'indique pas Forigine,
mais que nous croyons des environs de Bordeaux.
Ihms celle-ci^ le capitaine se résigne au sort qui Ta
— 13Î —
désigné, quand un mousse généreux offre de se sa-
crifier à sa place. Le même auteur donne un autre
chant recueilli dans la \aUée d'Ossau et qui pré-
sente avec le nôtre de remarquables analogies :
a Armées sont les galères , armées sont sur la mer .
le noble roi de Séville est celui qui les fait marcher. —
Sept ans elles ont vogué sur l'onde , sans jamais prendre
terre; mais quand est venue la huitième année, les vivres
leur ont manqué. — Alors ils mangent les perroquets
qui savent si bien jaser ; ils mangent les coqs qui , le
matin, savent si bien chanter. — Armagnac , çà, dit le
pilote , c'est maintenant que nous allons te manger. —
Tu ne feras pas cela, sire mon maître, car de moi tu au-
ras pitié. — J'ai monté sur les haubans pour voir si la
terre se montrait , j*ai aperçu le rivage de Séville qui
paraissait. »
133 —
r- '•
I '
LISETO
^»*^.
Ma • da - mei - se - lo Li -
- se - to S*en rai prou-me - nar, Ma - da -
- mei - se - lo Li - se - to s^cn Tai
prou -me - - nhr, S en vai prou-me
- nar, La - ri • re - to. S'en vai prou-me - nar.
Madameiselo Liseto [')
S'en vai proumenar.
S'en vai proumenar,
Larireto,
S'en vai proumenar.
bis.
48
— 134 —
Et ires galants d'AUemagiio
La vouen deraubar
<
Se se disoun Tiin à Tautre
Coumo pourriam far. . . .
It faut faire une clochette
Tout d'or et d'argent. . . •
Et anar de pouert' en pouèrto
L'oumouino demandant. . . .
— Ah ! fetz-nous un pau d'oumouino,
Damo de lians ( ')
La damo tant carilablo ^
.Li doun' un pan blanc- ....
Lou galant que pren Toumouino
Li retenla man. ....
Et la prenoun et la mountoun
Sur un cbivau blanc. .....
» . .
~ 135 —
Lou galant que la menavo
Vai tout en cantant. . . .
Lou chivau que la pourtavo
Vai tout en sautant
liadamasek) Li$eto
Vai tout en plourant
•^ De que vous plouretz, la belo,
Que souspirelz tant ?
--- Ploure é^estre deraubeio
Par un trîsl' amant,
Par un trîst' amant,
Larireto,
Par un trist' amant. (')
bu
— 136 —
ILOTES ET ÉCLAIRCISSEMENTS.
(4 ) Ce nom, à physionomie moderne, a dû être subs-
titué à on nom plus ancien.
(9) L'expression Dame de léafis qui s^partient à la
langue d'Oil, nous fait supposer que cette chanson a été
primitivement composée en français Cependant nous
n*avons pas cru que cette considération dût nous empê-
cher de publier une pièce fort populaire dains certaines
parties de la Provence et remarquable par la vivacité et
Tentrain des paroles et de la musique.
(3) La poésie populaire est ordinairement moins la-
conique f aussi pensons-nous que la chanson n*est pas
finie là et qu'il doit y avoir entre Lisette et sjpp ravisseur
un débat dans lequel celui-ci se fait reconnaître pour un
roi ou au moins pour un baron^ Mais toutes nos re-
cherches pour découvrir cette suite ont été jusqu'ici in
fructueuses.
La chanson de Liseto ayant été publiée dans la
Revue de Marseille (mars 4862) , H. Bory a bien
voulu nous communiquer une autre version qui se
— 137 —
chanté dan^ te canton d& Villars-tda-Var , en l'ac^
compagnant de quelques observations dont nô9$ ^
voulons pas priver le lecteur :
, S'ies la belo MoureutiûQ I x^-
: ; Que tant belQ n'es, \ ^
Qae tant belo n'es,
Que tant belo n,*es, Moor^tino, -
Que tant belo n*es.
El fres sourdats d*Allemagno — la vouen deraubar ; • .
Se se disoun l'un à l'autre — coTuno pourrian fair' ? ,.
Et se respond lôu plus jouve : — laissez faire à moi;:
il f mi prendre une viole — la faire endoreTf
À la parie de là belle i— n^anarem sonner:
lin pan d'ouinouino, Madamo, — eis paur's passageansî
La daino qu'es caritouso — doun' un escu blanc ; .
Lou galant qu'a près l'oumouino — U coustret la niaa; '
Se la prenoun et la mountoun— sus d'un ehiva]a.l>knc
Lou galant que iamenavo ^^ vat toujours cantanC» . ";
Lou cbivau que la pourt^vo -^ val toujours trotant^,
£t la belo que n'en plouro — r vai toujours plourant.
De quoi plourez-vous, la hette, — - que souispirez tant?
Ploute d'estr' en Allemagûo — oimt' y a tant de gens.'
t'a mai d' motihd' autour de moi ^que d' feuiWs dàn$
[un bais:.
« Il me parait, ajoute H. Bory, que dans ce texte
mi-parti , tout ce qui est relatif au conteur et à
Mourentino a du être primitivement exprimé en
provençal et que toutes les paroles prononcées par
les ravisseurs allemands ou franchimans ont dû
Tétre en français, —va Texception toutefois du cou*
plet où ceux-ci demandent l'aumône.
» Certains vocables , dans ce rondeau , dénotent
^ 138 -
une cfxistenco fort ancienne/et nôfànitnmeht viole
et endurer pour le français et couHret pour le pro-
i^ençal.
9 Dans l'air qiû m'a été chanté^ le second vers
de chaque couplet revenait une fob de plus que
dans la musique que >ous a\ez publiée , et y reve-
nait de façon à donner au chant plus de vivacité et
d'originahté. »
Nous nous rallions d'autant plBs volontiers à
tout ce qui sort de la phime de notre «avant cor-
respondant , ce que non» avons avancé sur la ttn-
^nce des poètes populaires pro\ençaux à employer
le français pour les personnages de qualité. Nous
avions recueilli d'ailleurs un fragment de la térmi-
mdsoti t\w\ nous semble venir à Tappui (te cette èx-
pitettion:
L'y apasttmt de fwilV à un arWe^rà mai danê'nn Mê
Comme eu anratde damez ^^ tout auprès de toi.
9
Pour ce qui est de Vair, nous ne pouvons qu'ob-
server que, pour celui - ci comme pour tons les
autres, nous nous sommes strictement conformés à
catte phrase des instructions du Comité récrives
Xéir tel que vous V entendez chanter, et ne.chan--
gez rien.
4%H^
— 139 —
LOUISOUN
ÂfUgro,
Aiiegro, i k w k
K*es
la be - lo Loui •
=:jyt=â
> soun, Qae âk * soim qu'es tant bé - lo, N*e8
|r'^'*'^''^y 'I
^^^
la be - lo Loui - soun, Que t di-souD
quTee tant be
N'es la bdo Louisoun
Que4i&oua qu'es tant bâlo;
^i>.
Elo per sa beoutat
Es islal deraubeio,
— uo —
Par quatr' ou cinq dragouns
Que venien de Tarmeio.
Lou plus }oiiîr)e des très
Aqueou Ta deraubeio,
La mounto sur grisoun
Sur la- blanc' haqueneio^
La meno autant luencb
Ginquaoto-doues journeios.
D*eîçà nen \ei venir
Lou laquai de soun pèro,
— Âb I digo donne, laquai^
Que fan dins nouestro terro ?
— Per vous, belo Louisoun,
L'y ant toujours grand guerre.
— Gnerro l'y agoun plus
Que iou siou marideio ;
— 141 —
— S6 marideio siatz
Dounetz-me la livreio ;
Sept canas de rîbans
li'y a mes à soun espeio.
— Adiou, belo Louisoun,
Que dir' à voueslre pero ?
— Que ma peiito sur
La tengoun pas tant belo,
Que iou per ma beoutat
Siou istat deraubeio.
La facture de cette chanson est fort curieuse. Si
on ne brise pas les vers on obtient des couplets de
trois vers, rimant entre eux au moins par assonan-
ce et offrant chacun un sens bien complet, dester^
zines analogues à celle qu'employèrent Dante et Pé-
48-
— U2 —
trarque. Nous appelons aussi rattentioo sur la fré-
Îuence de cette terminaison en eio dont nous avons
éjà parlé. Ici elle n*ést évidemment pas le résultat
d'une fantaisie da chanteur , car on ne saurait la
remplacer sans détruire Tharmonie du morceau ,
et cest à cette drconstance qu'est due probable-
ment sa conseftation dans cette pièce qui présente
à un haut degré tous les caractères des ancienschants
populaires.
— U3
LES TRES CAPlTANIS
Àll^ non troppo.
£i • la - vau Tp'n jar - di -
* nier <ïu'a - *'no tant be - lo fil - ho, Ei - la -
È
"-H-FF
- Tau l'ia'n jarrdi - mer qu*a - 'no tant be - l«
fil - ho, Joui-no, lis - quo^-to, be -
- lo cou-mo lou jour, N'ensonnt Ircs
^p^^^i
ca - pi- la -ni», tous très li fan IVmour.
Eilavau Vy a 'n jardinier
Qu'a 'no tant bclo filho,
— 144 ^
Jouino, lisqueto,
Belo coumo lou jour,
N'en sount très capilanis
Tous très li fan la cour.
Se lod plus^ jouine des très
Per un souar la vai \eire,
Lar pren, K^nipouerto
Dessus soun chivau gris^
À Paris Ta menado
Pedins un beou lougis.
Quand eles soun arribats
L'houstesso li demande :
Diguelz^ la belo,
Diguetz senso mentir,
Se siatz eici par forço
Ou per vouestre plesîr?
Siou pa' eici per moun plesir,
N'en siou eici par forço,
Li dis, Fhdustésso,
Me voudriou retournar,
Per counsoular moun pero
Que me deou tant cercar.
— U5 —
— La belo vous pk>ure<z p»s
Reveirolz voueslre pero,
Yaquit d'un* aiguo
Per vous fair' avanir^
Farçlz très JQurç ja mpuerjo
Senso pas revenjr.
Lou sou^r yçnoun per sopp^
Les très beous capilanis :
Mangetz, la belo,
Mangetz vouèstr' appetil^
Eme très capitanis
Esto nuech fau (Jourmir.
N*ant pas plus leou di-t-aquot
La belo toumbo mouerlo;
N'en tpMflabo d;m)i?^Io,
Smso plMS revenir ;
Que in^lhur, c^^i^mh
Que nous ^rxiv' ^imfjlj
Se lou plus jouine des très
S'en vai Irouvar l'houslesso :
Dignelz, l'houslesso,
Diguelz senso mentir,
43
— 146 —
Se ma mignoun' es mouerto
Ou se fai que dourmir ?
Alors lia respoiindu
L'houstesso tout' en larmes :
Fonssiatz-to v'autres
Tous très ensevelits,
Coumo la heV es mouerto
Eici dins moun lougis.
Se lou plus jouine des très
N'en tiro sa bourseto :
Tenetz, l'houstesso,
Prenelz aquest' argent,
Se la mignoun' es mouerto
Faretz Tentarrament.
— Ounte la fau entarrar?
— Au jardin de soun pero,
Souto d'un auhre
€ubert de jaussemins,
Afin que sa bel' amo
Gagne lou Paradis.
Au bout de très jours après
Soun pero se proumeno :
— m —
Durbelz ma toumbo
Moun pero, se vous pla,
Ai fach très jours la mouerto
Per moun hounour gardar.
Goiiamqté par m. Martini
Le motif de cette chanson se retrouve dans toute
la France et en Italie. Gérard de Nerval en a publié
des fragments, recueillis à Senlis^ qui rappellent
exactement notrechanson provençale (']. Laoallade
bourbonnaise de la Jeune fille de la garde en est
la reproduction presque littérale (*} , aussi bien
qu'une version toscane donnée par Marcoaldi, sous
le titre de la Fuite et le Châtiment H. Cependant
la version que nous publions, commecl'autresmoin^
complètes que nous avons recueillies , nous parait
assez moderne au moins dans la forme.
(4) Bohème galante, pag. 7âl.
(2) Moniteur du 26 août 1853.
(3) Canti popolari inedili, etc., Genova, 18ôo.
— U8 —
LA MAU MARIDEIO
É
matuHo.
S
^m
N'ai qui - ta'n joui - ne por
sidu mau nia - ri - de
. w.
N'ai qui-tâ'n joui-ne per pren - dr^unvielh,
j ^ rrf^fr Mrf ^T^
Mau ma - ri - de - io que siou mi.
N'ai quitta 'n jouine pérprendr un vîelh^
Mi que iou siou mau marideio^
N'ai quitta 'n jouine per prendr' un uelh,
Mau marideio que siou mi.
* j 1^
A Valant dernière mesure le fa doit être dièze .
— 119 ^
Me disien que moùririe leou,
Hi que iou siou mau marideio.
Me disien que moùririe leou,
Mau marideio que siou ml.
Ma crese que non mourra plus,
Mi que iou siou
N'ai pia Iou pic sout' al fooudil ; ;'}
Mi que iou siou
N'ai fa 'na fossa sout' un pin,
Mi que iou siou
Li daou 'na 1ourda,Iou cabassou dediiis, (')
Mi que iou siou
Esgambalhava, voulie sourtir, (')
Mi q^ô iou siou. ... *
N'ai pia la pala, l'ai courbit,
Mi que iou siou
Si toutes filhos fasien couma mi,
Mi que iou siou
— 150 —
Levaiiam les vielhs d^aperaquit,
Mi que iou siou mau marideio,
Levariam les vielhs d'aperaquit,
Mau marideio que siou mi.
NOTES ET ÉCLAIRCISSEMENTS
(4 ) J*ai pris le pic sous le tablier.
(2) Je lui donne une poussée.
(3) Il gigotait.
Cette ronde appartient aux plus hautes vallées
des Alpes. On y remarquera quelques expressions
qui sont propres au dialecte de ces contrées et qui
sont le cachet d^origine de ce chant. Nous avons
donné en note Texplication de quelques-unes, nous
reposant, pour les autres^ sur la sagacité du lecteur.
\
— 151 —
MOUN JOLI JARDINET
lou me siou maridado
A la fin d'aquest mes,
M*ant fach dounar un homme
Qu'autant n'en voudrie ges. .
Moun joli, moun tant joli,
Moun joli jardinet.
M'ant fach dounar un homme
Qu'autant n'en voudrie ges,
La nuech quand siou couchado
Me fai jarar de fred
Moun joli (')
Me tiro la flassado
Et de lînçoou n'ai ges
S' aquot duro plus gaire
lou lou farai banet
— 152 —
Pourtara mai de banos
Qu'un trentanier d'aver.
Au boul de chaque banc
Li metlrai un bouquet. .
Quand anara per villû :
Ai I lou poulit banet
Quand anara per viHot
Ai! lou()oolit banet,
Diran : vaqui' aquel homme
Que fai jarar de fred. . . .
Moun JQli, moun t^nl joli,
Moun jolj jardinet.
(1 ) On répète au commencement de chaque couplet
les deux derniers hémistiches du couplet précédent , et
on le termine par le refrain.
153 —
L'AUCEOU EN GABIOLO
. D.O/V
Ei - ci n'en ven très
^^^^^^^
au-ce-lete, Ei - ci n'en ven très au -ce
^^^^^^â
• lets, Sur un brancoun d'oou - li-vo, vo •
^ : ;:• :-;.7Tl M : ■• i ; . a : i : .tm^ i\-n^ MM
• la ! Sur un bran - coun d'oou-li - to.
(•)
Eici n'en ven tre^ aueeletSt' (àié)
Sur un brancoun d'ooulivo.
Volai (')
SuF m Ii^àntoun d'ooulho:
N*y a dous que canloun lou plesir
Et Tautre les saludo
■• Les deii'x dehnièrèS tiàtèï doit'ént êti^e deux' soi.
~ 154 —
Aqueou que les saludo tous
Lou fau pourt' à ma mio. .
— Ah ! lenelz, mi', un aucelel,
Meltetz-lou 'n gabiolo
Faselz-ly lou reslar sept ans,
Senso mangear ni bouaro. .
Quaiid les sept ans n'en sount passais,
Lou roussignou s'envouelo
La damo li courr' à Tapres
Coum' uno fremo fouelo. .
— Arrest\ arreslo, roussignou,
Retouern' en gabiolo. ....
Te farai mangear de pan blanc,
Te darai de moun bouaro. . . .
— N'en vouere gis de loun pan blanc,
Et ni mai de toun bouaro
— 155 —
lou mangearai d'herbo de camp
De la pas caussigado
lou beurai d^aiguo doou roucas
De la pas irebourado
lou cantarai à moun plesir
Coumo mes camàrados. .
Ame mai eslr^ auceou de camp (bis)
Qu'auceou de gabiolo,
Volai
Qu^auceou de gabiolo. (*)
CommuDiqaé par m. allègre.
(\) Vola! était, d*après La Monnoye, le cri des fau-
conniers provençaux en lâchant l'oiseau. (Voir la xli«
nouvelle de son édition des C<mtes et nouvelki récréa-
tions de BoNAVBNTUKB DES PÉBiERs). Ce mot n'étant plus
compris , nous lui avons souvent entendu substituer :
Mas I
{%) Ce dernier couplet est passé en proverbe (Voir
Barjavel, Dictons et sobriquets patois, pag. 240).
— 156 -
LbU 1(AÀU 0'AIVfOUR
AlP moderato
L'ya 'bo fil ^ ho ifl'^eé ma
^
^
s
s
!{:
m
- rau
to, Ma - rau
to dou
^^
p
f
maii
a -
- môur, LYîf 'no
J_^v-1- ^- ^ -^^
-rau - (0 (lou mau d'a-mour, Ma - rau -
i I j fl T » ! * ^ 1^
a...H«>x».
A^ttj'i .mi
Af6 - *«!' wÉaw d'If - aaw, ftm-ro dou -
^
- mour
^
Que tant me tour - men - to!
I
— 157 —
L'y a ^no filho qu'es marauto,
Marauto doou mau d'amour;
L'y a 'no filho qu'es marauto,
Marauto doou mau d'amour;
Marauto doou mau d'amour,
Pauro àouleniol
Que maudit sic lou mau d'amour
Que tant me tourmento I
Se s'en vai trouvar sa sorre :
— Que remedi l'y a à l'amour ?
Se sa sorre H responde :
N'ai tant de bcsoun que vous ;
— N'ai mai de besoun que vous,
Pauro dou/enlo I
Que maudit sie lou mau d'amour
Que tant me tourmente I
Se s'en vai trouvar soun frero :
— Que remedi l'y a à l'amour I
Se soun frero li responde :
Un bastoun farie per vous;
— Un bastoun fai pas per iou,
Pauro dou/ento I
Que maudit sie lou mau d'amour,
Que tant me tourmento I
44
— 158 —
Se s^en vai Irouvar soun pero :
— Que remedi l'y a à lamour ?
Se soun pero li re^^ponde :
Un couvent farie {ler vous ;
— Un couvent fai pas periou,
Pauro dou/cnto !
Que maudil sie lou mau d'amour
Que tant me tourmento I
Se s^en vai trouvar sa tanto :
— Que remedi l'y a à l'amour?
Se sa lanto li responde :
Un galant farie per vous :
— Un galant fait ben per iou,
Pauro dou/enio I
Vous avetz devinât moun mau,
Gramacis, ma tanto.
159 —
LA NOVI VERGOUGNOUSO
La - fil - ho d^un tan-nur, La
fil - ho d'un ian-sttr, Soun pe - ro la ma -
- n - -
- do.
I
La ma - ri -
^
- da - do cent le - gos luench d'ei -
/7^
j I J J J^ , M
L'a no - vi ver - gou -
- a,
(gh j ji I I I' #=#=H
- goou - 80 Se sa - bie pas tps
- lir, Se sa - bie pas Tes - *t.
— 160 —
La filho d'un iannur fbis)
Soun pero la marido,
L'a maridado cent legos luench d'eici^
La no\i vergougnouso.
Se sabie pas vesUr. (bis)
L'arrapo par la man
La men* à la marchando,
Sur tant d'endienos que li ant passât davant^
La novi vergougnouso
A cboousit qu'un riban.
L'arrapo par la man
La UDieno à l'orfevro,
Sur tant de chainos que li ant passât davant,
La no\i vergougnouso
A cboousit qu'un diamant. (')
L'arrapo par la man
La meno àla messo,
Li dis : Marianno, doublera un pan lou pas,
La messo sera dicho
Nous maridaran pas.
L'arrapo par la man
La meno à la tauro^
Sur tant de sauços que li ant passât davant,
— 161 —
La novi vergougnouso
A mangeai que de pan.
L'arrapo par la mân
La meno à la danso,
Au temps des dansos qu'an! toucat les viourouns^
La novi vergougnouso
A rest' à-n-un canloun. (*)
L'arrapo par la man (btsj
La meno à là chambro^
La deshabilho, la mette sur lou liech. ....
Quand Tagut descaussado
Li a garçat doou soulier, (bisj
(4 ) Le diamant était un faux grenat qui autrefois fai-
sait partie de la corbeille de noces de la plus simple pay-
sanne ; tandis que la chaîne d'or ou collier était réservée
aux filles des riches ménagers. Plus anciennement ces
chaînes étaient seulement en argent :
Ni ja non auranpro botos
Cadenas d'argen ni tessels,
(BREVIARI D'AMOR).
(2) Variante :
Sur tant de dansos qve li ant jugat d'avant,
La novi vergougnouso
N'en suivie pas lou chant.
— 162 —
LOU RETOUR DOOU PROUMES
ÂlhgrtHOm
^^
PTa - ¥Î<m très ca - re -
- gnai - res, Be tces n^ai plus que
doua, De ires n'ai plii8...Tra la la
la. De très n^ai plus qne dons.
N^aviou très caregnaires,
De très n'ai plus que dous.
De très n*ai plus. . . .
Tra la la la,
De très n'ai plus que dous.
— 163 —
H'ant près moun ami Pierre,
Lou plus amat de tous, • . .
•^ Quand douiiariatz, la belo^
Per vous lou far Irouvar ?. . . .
— lou dounariou Marselho,
Versalh* et moun pays. . .
— Marselho n*es pas vouestre,
Versalhon'esdoou rei (')
— He ben I prenetz mes fedos
El mes agneous aussi, ....
Mai rendelz-me moun Pierre,
Aulrament voou mourir. . .
— Counsouelo-le, Bargiero,
Toun proumes vai venir, . .
Eme la crous de guerro,
La crous docu Sanl-EspriL .
— 16i —
Que lausad' sie la Viergi
Et soun cher Fils aussi, .
Que m*anl rendu grand Pierre,
Grand Pierre moun ami,
Grand Pierre moun,
Tra la la la.
Grand Pierre moun ami.
ConmQniqoé par m. martini.
NOTES ET ÉCLAIRCISSEMENTS
(4 ) Variante meilleure :
lou dounariou Marselho, — VersalW eme Parié.
Versalho n'es pas vouestre — et Paris es doou rey^
Dans la fameuse chanson normande des Oreillers on lit:
J*ai perdu mes amours, je ne puis les requerre,
■— Que don'rez-vous, la belle, à qvi vous les requerre?
— 165 —
— Jt âon'rai bien Paris, Rouen et la Rochelle;
Encor qui vaut bien mieu^, cent acres de ma terre,
(EuG. DE Bbaurepairb , Etudc sur la poisic po-
pulaire en Normandie, pag. 26).
Celte chanson est relativement moderne, puis-
qu'on ne peut la faire remonter plus haut que la
construction de Versailles (4672). Il règne dans
quelques couplets , dans Toffre des brebis et des a-
gneaux par exemple , une afféterie mignarde qui
nous fait douter de son origine populaire. Cependant
nous n'avons pas cru que ces considérations fussent
un motif suffisant pour priver notre recueil d'une
chanson fort connue dans les Bouches-du-Rhône^
dont Tair est fort gracieux , et qui est au moins un
pastiche bien réussi, si elle n'est pas la transforma-
tion d'une ancienne poésie populaire.
\k
A I
— 166 —
LOU PERO BLANC
Dins Paris l'y a 'n Pero blanc, (*)
Palalin, patatan, tarabin, taraban^
Dins Paris l'y a 'n Pero blanc
Que confess* uno moungelo,
Trîn, Irin, Irin, dins soun jardin^
Quecounfess' uno moungelo.
Mai tout en la cpunfessant,
Palatin
Mai tout en la counfesbant :
Voudrialz eslre ma mestresso?.
Lb mounget' a respoundut :
Lou fondra dir' à moun pero<
Se lou Pero blanc s'en vai
Trouvar Ion per' de la filho :
— 167 —
Digo donne, riche marchand.
Me dounaries ta fllhelo? . . .
Lou marchand li a respoundut :
Es encaMrop jouvenelo
Se lou Pero blanc s'en \ai.
S'en vai dire la grand messo.
Toutes les mois que disie :
Alléluia I par ma mestresso.
Lou clerzoun H a respoundut :
Aco n'es pas dins la messo. ....
Teîso-te, pichot ga bian,
Palatin, palatan, larabin, taraban, (*]
Teiso-te, pichot gabian,
Se l'y es pas, lou Ty fau mettre,
Trin, trin, trin, dins lou jardin,
Se l'y es pas, lou l'y fau mettre.
— 168 ~
NOTES ET ÉCLAIRCISSEMENTS
(4) On désignait sous ce nom les prémontris, les
ehartreuXy les carmes et les bernardins , à cause de la
couleur de leur habit et pour les distinguer des moines
plus anciens qui suivaient la règle de S^ Benoit et qu'on
I4ppelait les moines noirs. On lit dans un recueil de die*
tons populaires du xiii« siècle , publié par Grapelet sous
le titre de DU de l'ÀpaOoile :
Convoitise de moines blancs.
Envie des moines ners,
[%) Ces mots tarabin, tarais, se rencontrent plu-
sieurs fois dans Rabelais. ( Voir not. Pantagruel, m
ehap. 36).
Cette chanson, qu^on retrouve dans toute la Fran-
ce^ parait remonter Jusqu'à répoque où un grand
nomore de clercs étaient ouverlement concubinai-
res. « Tout clerc, dit la Pragmatique sanction de
T> 4 438 , de (juelque condition , état religieux , di-
» gnité pontificale ou toute autre prééminence qu'il
» soit qui ^ après avoir eu connaissance de cette
» constitution, sera trouvé vivant à Tétat de conçu-
f> binage public , devra être privé , ipso facto , du
I
— 169 —
» revenu de ses bénéfices pendant trois mois; el si,
» malgré l'ordre de son supérieur, il persiste à gar-
» der sa concubine ou s'il en prend publiquement
» une autre, il sera définitivement privé de tous ses
» bénéfices. » (')
Il existe une autre version provençal^ plus dé-
taillée^ mais dans laquelle les difficultés d'un sujet
scabreux ont été abordées sans délicatesse, ce qui
nous a déterminés à donner la préférence à celle
que nous publions^ dans laquelle Tenjouement ne
dépasse pas les bornes des convenances.
(1) Pragmatique Sanction, tit. de ConcubinarOs.
Voir surtoot les commentaires de Guimier, président des
enquêtes au parlement de Paris. (Edit de 4546^ Paris).
43
— 170 —
Al RESCOUNTRAT MA MIO
T n ' i ' ' ^. t g i
Ai res - coun - tra ma
mi - 0, Di - luns, Que s'en -a - na - vo
Ten-dre De fum, Luns fum, toou! Re -
i
£
s? g f c :^
^
touor - no - te, ma mi - o, Be -
-P-»-ls— MW v
^? ^ rt=g^
touor-no-te que p
oou, Re - touor-no • te ma
^=^=P=^N=H I
mi «0, Re - touor-no - te que ploou.
171 —
2^CK
Ai res-coun-tra ma mi-o, Di -
- mars, Que s'en - a - na - vo ven-dre, De
lard, . Mars lard, Luns fum, toou! Re
3
. CK ^H=.uM
Ai res-coun-tra ma mi - o, Di -
f=f^rJ^ç^^ ^^
mer-cres, Que s*en-a-na-To - ven-dre De
^^
le - bre.
Mer - cres le - bre,
%
J-^^^
Mars lard, Luns fiiin toou! Rc. ..
On ajoutera ainsi une mesure a chaque couplet f
— 172 —
Ai rescountrat ma mio,
Diluns,
Qye s'en anavo vendre
De fum^
Luns fum, toou I
Relonrno-le ma mio
Retourno-te que ploou.
Ai rescountrat ma mio
Dimars,
Que s'en anavo vendre
De lard y
Mars hrAj luns fum, toou !
Relourno-te
^15
Ai rescountrat ma mio
Dimercres,
Que s'en anavo vendre
De lebre,
Mercres lebre, mars lard, luns fum, loou !
Retourno-le
Ai rescountrat ma mio
Dijoous,
Que s'en anavo vendre
— 173 —
DebioU;
Joous biou , mercres lebre , mars lard, luns fum,
[toou 1
Retourno-le
Ai rescountrat ma mio
Divendres,
Que s'en anavo vendre
De cendres,
Vendres cendres , joous bioo , mercres lebre , mars
[lard, lunsfum, toou 1
RelQurno-te
Ai rescountrat ma mio
Dissato,
Que s'en anavo \endre
De pato,
Sato pato ; vendres cendres , joous biou , mercres
[lebre, mars lard, luns fum, toou I
Retourno-te
Ai rescountrat ma mio
Dimenche,
Que s'en anavo vendre
de penche,
— 174 —
Mencbe penche , sato pato , vendres cendres , jooas
[biou, mercres lebre, mars lard^ luns fum, toou l
Retourno-te
Ai rescountrat ma mio
Un jour,
Que s^en anavo vendre
De flour,
Jour flour, mencbe penche, sato pato, vendres cen-
[dres, joous biou, mercres lebre, mars lard,
luns fum, toou 1
Relourno-te
Ai rescountrat ma mio
Un mes,
Que s^en anavo vendre
De pes,
Mes pes, jour flour, menche penche, sato pato,ven-
[dres cendres, joous biou , mercres lebre,
mars lard, luns fum, toou I
Retoùrno-te
Ai rescountrat ma mio
Un an.
Que s'en anavo vendre
De pan^
— 175 —
An pan, mes pes, jour flour, menche penche, sato
[palo, vendres cendres, joous biou, mer-
cres lebre, mars lard, luns fum, toou I
Relourno-te ma mio
Relourno-le que ploou.
Souvent, i^ar une de ces belles journéesde Tétéde
la Sainl-Martin encore si chaudes en Provence, on en-
tend des groupes de travailleurs occupés à la cueil-
lette des olives s'appeler, se répondre d'un coteau à
l'autre et entonner tout-à-coup r
Ai rescountrat ma mio — diluns
Ce chant qui sort alors de tous les olivets , qui se
propage de croche en proche , qu'on entend encore
•comme un écho lointain (juand le$ chanteurs qui
vous avoisinent ont cessé , produit un effet saisis-
sant. Aussi est-il connu dans toute la Provence et
est-il un de ceux qui varient le moins d'un canton
à l'autre. Il fait partie des Chants popxUaires de la
Provence , reveiis deis magnaneiris, vendumiei-
riSfOOuliveiris.acampas espelis adoubas ame ac-
compagnamentde Clavecin par Çastil Blaze,G&sX
même , à proprement parler , le seul chant popu-
laire que contienne ce recueil , car, en conscience,
on ne saurait <;omprendre sous cette qualification,
ni la liouna doou Ventour , ni lou vin de Bour-
deou , ni lou barbier de Sevilla , pas même Son
son devenu par trop érudit sous la plume du spiri-
tuel musicien.
— 176 —
LA LANO
m
?
1F
m
Quand ven lou nus de
Mai Les toua-d«i - res ve - noun, Toun -
^
- doun la nucçb^ toun - doun lou jdur, Pen •
?^'=^= ^—\} — \m-
- dent un mes et quin «- ze jours Et
/7\
^' r If c I r ^n
1res se • ma - nos, Toun - doun la la -
^ 3^ I I T-
P
-no D'à - que - les. Lianes moùriouns.
> • >
Quand ven lou mes de mai
Les toundeires venoun,
— 177 —
Toundoun la nuech, toudoun lou jour,
Pendent un mes, et quinze jours,
Et 1res semanoS;
Toundoun la lano
D'aqueles blancs moutons.
Les toundeires s'en van,
Les lavaires venoun,
Lavoun la nuech. . . .
Les lavaires s^en van^
Les cardaires venoun,
Cardoun la nuech. . .
Les cardaires s'en van,
Les fieraires venoun,
Fieroun la nuech. . . .
Les fieraires s'en van^
Les facturiers venoun,
Teissoun la nuech
Les facturiers s'en van,
Les taihurs venoun,
Talhoun la nuech
15
— 178 —
Les taihurs s'en van,
Les praticos venoun,
Cronapoun la nuecb. .
Les pralicos s'en van,
Les patiaires lenoun,
Palien la nuech, palien lou jour, {')
Pendent un mes, et quinze joufs^
Et très semanos,
Palien la lano
D'aqueles blancs moutons.
Commnoiqaé par m^ allègre.
NOTES ET ECLAIRCISSEMENTS.
{\ ) Ce barbarisme signifie ici acheter des chiffons.
179 —
Une variante française de cette ronde est connue
dans la vallée de Barcelonnette. Le premier couplet
sufiBra pour faire voir en quoi elle diffère du texte
provençal :
Qu'y a-t-il encore à faire
Dedans la maison ?
Il y a à tondre la laine
De nos moutons ;
Tondons la nuit, tondons le jour,
Tondons les trois semaines,
La Ion, la Ion, la laine.
— 180 —
LES TRES COUMAIRES
Se n'en sont très coumairetos,
Parloun de n'en fa 'n banquet,
Lantiri li goudet,
Parloun de n'en fa 'n banquet.
Que pagaras-tu, coumaire,
Seras de nouestre banquet ?
Pagarai les uous, coumaire,
Serai de vouestre banquet.
lou pagarai la megino,
Serai de vouestre banquet.
N'en antfach un' oumeleto
Que n'avie noou pans d'espes.
Très coupos de vins van querrer,
S'empegueroun toutes très; (')
» ■ .t
-- 181 —
Uno loumbo sous la laulo,
EtTaulro \erslaparet.
L'aiilro n'en pren ses nialinos
Vai pregar à Sant Frances.
■• J ;
' Dins lou temps que s'ajoulino
î^'en lacho quair^ ou cinq pels. (')
Lou remoun que n'en fagoeroun
, Fagne toumbar sant Frances.
; Lou cura di : pauro fremo,
Beleou que n'en crebareiz.
Lou clerzoun courr' es catnpanos
Vai sounâr per lou temps drech.
< • ■ \. , . . ■
Moun Diou I s'aqueou temps duravo
Restarie pa 'n aubre drech,
Lanliri li goudet,
Restarie pa 'n aubre drech. {')
— 182 —
nOTBS BT ÉGLiIRGISSBMSffTS
(I) Variaftfe:
Ôno n'm beou tept megetoi
Et l'auiro sept çmrteires,
Vautro n'm beau tout hu reetô,
S'en^gueroun toutes très
(1) Variante :
En prenen d'aiguo deineto
Laiss' anar très vilains pets ;
Lou cura que di la messo
Di : 6essa% que crebaretz l
Lou eler que serve la messo
Yai sounarper lou temps dreeh.
(3) On chante aux environs de Nice une version dont
le refrain est :
Dounetz H beowr* à la eoummre
Dounetz H beoure qu' aura set.
Un recueil de chansons populaires françaises
qui ne contiendrait pas Un jour le bon frère Etien-
ne, serait à bon droit considéré comme incompiel.
— 183 —
Ctsi pour ne pas mériter le même reproche que
nous avons admis nos trois gaillardes commères,
Îii sont évidemment de la même famiUe que les
rois grands canins de frères dont la grosse g^f té
a sauve de Toubh le seul fragment de LuUy qui se
chante encore aujourd'hui, puisqu'il n'est pas cer-
tain que Tair Au clair de la lune soit de lui.
Dans tous les cas n'est-il pas curieux que la mu-
sique de l'auteur ù'Iiis et ffArmide doive à des
chansons populaires de n'être pas complètement
eubliée?
— 184 -^
►
LA TARQO
... 1 , . .
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'i \
Ju - gam
lar-go, Bia-vis Mar - te
Se toum - bam dins
fa - rem pas
■In il '..•';
ia
gau8,
Fai - guo
mau.
Jugam à la targo
Bravis martegaus,
Se toumbam dins Taigno
Sifarem pas mau.
— 185 --
Es sus la tintbino
Qu'un marin ddredi^
Coumo la poulèno
Deou se tenir drech.
Per plaîrè eî flltielos
Quand anat:i targ^ar,
Fau de pampalhetos
Ben estr' hlablllal.
Se Vy a d'amoulaire
Que vougoun mounlar,
Lis aurem, pecarie,
Ben leou debausssats.
Quand es d'allaraircs (')
Que loumboun soulels,
Liïfehïdetài^irîek
Doou bon rei René ;
i«^ '
Car potfdetri: Va dire
Quand lis vis toumbar
Manquo pas de rire
Li vesent soutar.
— 186 —
Mai lis traus dins Taiguo
Si counnouisaoun pas ;
Si bagnoun lis brayos.
Lis faran secar.
Quand la targ' es lesio
Si faut desfrairar,
Per gagnar la peço
Fau tout debarcar.
GlUOiifl< ftt M. Mi&TIlll.
IfOTBS £T ÉCUIRCISSEMBNTS
(0 Gelai qui n'a pas le pied marin.
— 187 —
Les rensdgnements suivants emprantés à hSia-
tiiiique des Bùuches-du-Rhône {ui, 835). en mè^
me temps au'ils font connaître le jeu de la targue
serviront d explication à quelques mots techniques
qui se trouvent dans la chanson qui a été recueillie
aux Martigues. a la targo. C'est le nom qu'on
1 donne en Provence à la joute sur mer. . . . Les
» bateaux jouteurs sont des bateaux de pèche dits
1 eyssaguos. Ils sont en nombre pair, éauipés cha-
1 cun de huit rameurs, d'un patron et a'un briga-
» dier. Ils sont divisés en deux flotilles^ distinguées
1 par des couleurs. Les bateaux sont |)eints en
» Diane, avec des bandes de la couleur qui leur est
9 attribuée. Les rameurs sont aussi en blanc, avec
9 des rubans de la couleur et des chapeaux dejpaille.
» A Tarrière des bateaux jouteurs sont placées des
« espèces d'échelles appelées Hntainos qui saillent
B en dehors d'environ trois mètres par Textrémité
» supérieure. Le sommet de Téchelle est terminé
» par une planche fort étroite et placée horizonta-
» iement sur laquelle le jouteur se tient debout. Il
» pNorte à la main gauche un bouclier de bois , et il
» tient de la droite une lance terminée par un bou*
» ton Tous lesjouteurs qui sont parvenus
1» à faire tomber de suite trois de leurs rivaux sans
» tomber eux-mêmes^ sont proclamés fralrés,c*tsU
» dire candidats. Au coucher du soleil aucun nou-
» veau jouteur ne peut plus entrer en lice. Les
9 fraïrés ont seuls le droit de paraître et de jouter
B entre eux. Alors seulement le prix est disputé.
» Celui qui a renversé tous ses concurrents est pro-
» clamé vainqueur .... Les fanfares se font en-
p tendre^ les mariniers improvisent une chanson
» en rhonneur du vainqueur , et ils le promènent
» en triomphe dans toute la ville. »
— 188 —
Voici une de ces chansons improvisée à la targo
dpnjnée au Comte de Provence à Toulon :Qn ji7T7j et
dpj^l la jodus^Q"^ ^OiM^ ^ ^^é comjmuniquée .j^r M.
A% A Ueyro,
M
Qua gii-|;natla tar-go,N'^s pa
^m
- troua ,Cavo- ou, De vin de
la
j=rtri'-n
Mar - go, Be - guem tous un cocu.
.Qa*a gagnât la targo ;?
^'es,patroun Cayoou ;
• De vin de la Màrgo
Beguem tous un coou,
A-n-aqueou targairé.
Dur coum* un peirar
Qu*a mandat les fraîres
. Beure dins la mar.
189 —
LES FIEROUES
es - cott - tar U - no can - soun que
nt-vem facb, En - tre lou fus el
la fieroue, Rcndoun les fretoos pa-ressoues.
Ant sou - vent la mer' en fie - rant
N'en toumboun lou fus de la man.
Jouinesso venetz escoutar
Uno cansoun que n'avem facb,
46
— 190 —
Entre loa fus et la fieroue
Rendoun les fremos paressoues,
Ant souvent la mer' en fierant
N'en toumboun lou fus de la man.
Èxaminetz nouestre fanau
A lou gau que li vai pas mau, (')
La candelo que l'y a dedins
E^eirara nouestre camin,
Se's'amoussav^ anarie mau
Tarit voùdrié gitar Ton fanau.
Avem tous de belos fieroues,
Sount longos, van de poup' à proue,
Lous fus qu'a gis de mouscouroun
Enipacbo pas que siegue boun,
Empougnetz lou, es aboundous,
Car d^un soulet n'en fariaiz dous.
Les fieroues et les cascaveous
Es tout ce qu'avem de plus beou.
Les cascaveous n'en souni mignouns,
L'escan nous serve de blesloun.
Se lou blestoun n*éài ven pas bert
Lou fenirem à Tan qttle ven.
— 191 —
Bravos freoios d'aquest quartier,
Âdusetz-nou3 tous vouestre pie»
Proufitez d'aquest' ouccasien
Per faire \ouestro prouvisien,
Lou fierem fin coumo lou lin
Les courdiers lou fan pas plus fin.
Tout' ar' avem tout repassât
Doou trissoun avem pas parlât,
Et n'y a fouesso que se Tavien
Eme plcsir s'en sarvirien,
N'autres de poou de Toublidar
L avem toujours pendu' au coustat.
UN dansàire.
Vous vau dir' un mot en passant
De ma fieroue, de moun escan,
Qu voudra se sarvir de iou
Tire drech que se pau pas miou,
Quand faou uno cavilho-couo
Koumpriou Tescan en millo troues.
LOD CHUER.
Examinetz nouestr' arlequin
Que n'es feneant et libarlin,
S'a soun habit tout pedaçat
— 192 —
Deou remarciar la soucietat,
Chascun Vy a pansât soun mouceoa,
Es ce que lou rende tant beou.
Vesem venir nouestre servant
Eme la boutelh* à la man
Et de l'aulro lou goubelet^
Vous prendra toutes à darret,
Se n'en es un pau vîgilent
De n'autres n'en sera countent.
Adiousiatz I braves habitans,
Vous avem dit ce que sabiam ;
S'avem oublidat quauquarem
Siam pas pouetos va sabem,
Excusalz-nous per estou souar,
Vous soubaitem bcn lou bouen souar.
193 —
KOTES ET ÉCLAIRCISSEMENTS
(4) Ce vers varie suivant l'objet peint sur le papier
^ùi enveloppe la quenouille.
M. Leluaîrea publié dans Vlllustration [W mars
1854) un dessin sçiriluel de la danse des Fit roues
qu'il a accompagné d'une descriplion pleine de vé-
rité que nous lui empruntons : « Des jeunes gens
» au nombre de quarante ou cinquante, et quelque^
» fois plus , s'en vont aussitôt qu'il fait nuit , par-
» courant la \iîle, précédés du tambourin indKipen-
» sable et d'arlequm qui ouvre la marche. Chaque
» danseur est muni d'une très-longue quenouille
» qu'il en\eloppe par le haut d'une feuille de papier
» de couleur, et contenant une bougie allumée. Le
» chef de la ma^carade, muni d'un sifflet de bord^
» donne le signal des chassés , croisés , marches et
» contre-marches. Leur costume est une blouse
» blanche garnie de rubans, aux épaules, aux poi-
» gnels ou à la jointure des bras,un pantalon blanc,
» un collet de femme a\ec une cravate en soie^ une
» écharpe , un chapeau blanc garni de rubans. Le
» coup-d'œil de cette danse est vraiment curieux et
» par le jeu des lumières qui se croisent et par la
— 194 —
9 variété des couleurs du papier ; car chaque dau-
» seur a une couleur différente pour sa quenouille.
» Gomme cette mascarade n'a lieu que de loin en
» loin , il y a toujours une foule immense qui se
» presse pour entendre la chanson et admirer les
» danseurs à la fin de chaque couplet. »
Nous ajouterons qu'ordmairement Arlequin im-
f^rovise des couplets plus ou moins malins dont la
ouïe ne manque pas de faire Tapplication à quelque
spectateur. Voici un de ces couplets que nous ne
donnons que pour completter ce qui est relatif à
cette mascarade qu'on exécute dans toute la Pro-
vence :
Vous trufetz pas de moun regard
Quoiqu'ague 'no marido mino,
Se me siou mes un pau de fard
Es que l'ai près à ma cousino,
Empacho pas que sur lou tard
Anarai ravir ma vesino.
On peut consulter encore sur la danse des que-
nouilles la Statistique des Bouches -du^-Rhône,
tom. ni, pag. 210.
— 195
LOU MARIAGI DOOU PARPALHOUN
ÀVêyrêtto.
^M
Par - pa-lfaouQinouii bouen a - mi.
m
m
f
Par - pi - lhouD,ma - ri - do - ti!
!> J J J
^^
^>4-J —
Par - pa - lhouii,moun bouen a - nS,
6 • • . I
^
^^
Par - pa - Ihoun^ina - ri - do - li!
-^P ^
^
f • M r g
Des an - ciens sui - Tant Tu -
y=nr=
m
N^^
- sa - gi Pen - s*à te met - tr'en mei -
^te^
^^^^i-n
- na - gî, Par - pa - Ihounmoun bou-ena -
^^^=^=^ *^=^ ^=
-mi. Pur - pa - lhoun,ina - ri - do - ti'
— 196 —
Parpa]houn,moun bouen amie, |
Parpalhoun^ marido-lL '
Des anciens suivant Tusagi
Pans' à le mellr' en meinagi,
Parpalhoun, nioun bouen amie,
Parfalhoun, marido-tî.
— Coumo me maridarai
Que ges de lougeanaent n*ai ?
Li respouende la limaço :
Ion te cedarai ma plaço,
Parpalhoun. ....
— Coumo me maridarai
Que ges de lançoou iou n'ai "?
Vai, li respouende Taragno,
Iou (e fierarai Tescagno,
Parpalhoun
— Ck)umo me maridarai
Que de pan per aquo n'ai ?
Li respouende la fonrmîgo :
En servo garde Tespigo, (')
Parpalhoun
— 197 —
— Couiûo me maridarai
Que de pilanço noun n'ai?
Yaiy li respouende lou garri,
Siou lou mestre de Tarmari,
Parpalhoun
— Coumo me ma rida rai
Que ges de lume iou n'ai?
Li respouende la luserno :.
De moun cuou farai lânternO;
Parpalhoun
— Coumo me maridarai
Que ges de sucre iou n'ai ?
Vai, li respouende l'abelho,
N'alro\e sur la rameio,
Parpalhoun
— Coumo me maridarai
Que ges de canlaire n'ai? (*)
Li respouende la cigalo :
De moim cuou farai limbalos^
Parpalhoun
— 198 —
Tout counlenl et satisfat |
Parpalhoun s'es maridai; ^
Au sant retour de la messo
Des douns qu'avien fach proumesso
Chaqu' animau venguet leou
Hounourar l'espous nouveou.
ConDOBiqoé par m. pelabon.
(4) Variante:
Siou lou pourtur de l'espigo.
[%) Variante :
Senso tnusico gingeai.
Ce dernier mot est peut-être une syncope de ^în^earr#
qui est une espèce de mandoline.
— 199 —
LOU CASTEOU DE PARPIGNAN
* Au ca - min de Par - pi -
- gnan, Au ca -
mm
de Par - pi -
t> 1 1 l- HH- ^^ ^
'^ Sff"*^ # 1 ■
n.. r: «Ar - AïK an Pi
. gnan, Qu Pi per - dis qu
ga-gno, Tra do - ran - la, de-ran - la, lou
gue'.Qu Pi per-d<
per-de, qu Pi ga - gno.
Au camin de Parpîgnan (bis)
Ou Vy perde, qu Vy gagno,
Tra de ran la, de ran la , lou gue I
Qu Vy perde, qu l'y gagno.
— 200 —
lou 1 y ai jamai ren gagnai
Quel'jraiperduttDacoutDpagno(')
Tra de ran la
La sioa anado cercar
Au pins haut de la mountagno,
Tra de ran la
Mais iou Vy ai ren rescountrat
Qu'un casteou cuberl de sagno^
Tra de ran la
L'y avie très damos dedins,
Toutes 1res s'appeloun Jeanne,
Tra de ran la
M'ant counvidat de soupar
Et de couchar dins sa chambre,
Tra de ran la. ... .
De soupar s'y souparai^
De couchar me n*en chau gairè,
Tra de ran la
Coucha rai au ped doou fucc
Sur un paqueloun de palho,
Tra de ran la
— 201 —
Quand n'en ven la miegeo-nnech,
Lou fu€c s'es mes à la palho,
Tra de ran la. ....
— servante, leve-te,
Vese lou sou reçu que rayo,
Tra de ran la
— Noun n'en es pas lou soureou
Que treluse dins la sallo^
Tra de ran la. ....
Es les brayos doou galanl
Que flamieti eme la palho/
Tra de ran la
— servanto, coucho-te,
Leisso flamiar ce que flambo,
Tra de ranJa
S'aguesso coucha' 'me iou
Aurie pas brulat ses brayos,
Tra de ran la
— Holol par ma fistra ! noun ! (')
Amou mai anar sans brayos,
Tra de ran la
— 202 —
— Que maugrabiou lou foutrau ! fbisj
Qiramo mai anar sans brayos,
Tra de ran la^ de ran la, lou gue I
Qu'amo mai anar sans brayos.
(4 ) Variante :
lou ly ai jamai ren gagnât
L'y atperdut qu'un souar ma femmo.
Ce qui revient au proverbe provençal :
Perdre cinq sous, embe sa fremo
Ren n'es à plagne que l'argenU
[Brueys, tom. 4«', p. 54, éd. MortreuilJ
{%) Béroalde àô Yei^ille ayant employé cette excla-
mation provençale , «n de ses éditeurs , le bibliophile
Jacob, a cru qu'elle signifiait huit fois oh !
(Le moyen de parvenir, ch. xvi).
_ 203 —
DIGO JEANNETO
Di - gi> ican - ne - to
^fe
pl i ?— p-
te Toues-ti lou - gar, La - ri - re
-to.
p
Di - go Jean - ne - to te voues - ii
Li±
^^^^m
lou -
m
- g'T?
Na - ni^ ma mai - re, me
voue - re ma - ri - dar» La - ri - re - to,
^^^
i=i=;Lfc
i
^i^mm^mt^
3m
-^
Na - ni, ma
-N—
mai - rr, me
È
^^
Toue - re ma - n
dar.
— 204 —
Digo, Jeanneto,
Te voues -li lougar,
Larireto,
Digo Jeanneto
Te voues-li lougar ?
Nani, ma maire^
Me vouere maridar,
Larireto,
Nani, ma maire^
He Youere maridar.
Prendrai un homme
Que sache lavourar,
La rire to^
Prendrai un homme
Que sache lavourar^
Fouire la vigno
Et segar lou prat,
Larireto,
Fouire la vigno
Et segar lou prat.
Tendrem bouligo,
Yendrem de tabac,
Larirelo,
Tendrem boutigo,
— 205 —
Vendrem de tabac.
Cinq soous lou rouge
Douge lou muscat;
LariretOy
Cinq soous lou rouge
Douge lou muscat,
C'est la chanson que chantent les jeunes sa-
voyards en faisant danser leur marmotte. On re-
marquera, dans le dernier couplet surtout, l'idée
première de la chansonnette La dot d Auvergne,
que la musique de Loîsa Puget avait rendu popu-
laire il y a une vingtaine d'années.
48
— 206 —
L'MERBO D'AMOUR
Moun pero mjs voou maridar (bis)
Per les moulouns me far gardar ; (bU)
L'herbu que grio (']
Toujours re\erdilhOy
L'herbo d'amour
Reverdiiho toujours.
Per les moutons me far gardar,
M'en garde pas ni un ni dous,
L'herbo
N^en garde pas ni un ni dous,
N'en garde jusqu'à trento-dous. . .
N'en garde jusqu'à trento-dous,
Lou lou' 's vengut, m'en a près dous.
Lou lou' 's vengut, m'en a près dous;
Gentil galant ounl' eriatz-vous ? (*)
— 207 —
Gentil galant ounl' eriatz-vous?
— N'en er' au jardin de Tamaur.
N'en er' au jardin de Tamour^
N'en fasiou très bouquets de flours.
N'en fasiou très bouquets de flours,
N'y a on per iou^ Tautre per vous.
N'y a un per iou, l'autre per vous.
L'autre per Pierre l'amourous. . .
L'autre per Pierre l'amourous, (bis)
N'autres s'embrassareoi tous dous; (bis)
L herbo que grio
Toujours re\erdilho,
L'herbo d'amour
Reverdilho toujours.
— 208 —
(4 ) Variante :
L'herbo d'Oungrio.
(2) Nous préférerioQs £ûre commencer le dialogue à
ce vers, et lire:
Belo filho ounV eriatz-vous ?
car sans cette modification la fin n*est plus intelligible.
Mais comme nous nous sommes fait une loi de reproduire
les chants tels qu'ils sortent de la bouche du peuple,nous
publions le texte tel qu'il nous a été communiqué et qu'il
avait été recueilli à Digne il y a déjà plusieurs années.
Nous regrettons de n'avoir pu l'accompagner de la musi-
que qui manquait dans le recueil qui nous a été confié.
— 209 —
LA CABRO PARDUOO
m
f
p^
lo
un pal - re ma ma - ri -
g ^^^^a-r-py-^g^i
- da - do, Ga - li - mou - sin, A - ii- m
ca - brier m'a dou - na - do, Ga - li - mou
^^^ ^ :d=:^&: ^^^ld-^
- sin, Be - goun be - guin, la mis - toun *
- zè, lou cap de bu - guin, tri-coun do bo
4J- ^.M^=^ g^ii
- gu'n, Tri - ca be • rin • gua.
Moun paire m'a maridado
Ga limousin I
— 210 —
A-n-iin cabrier m'a dounado
Ga limousin I
Begoun, béguin, la mislounzes, lou cap de béguin^
[Iricoun de béguin.
Trinca beringua.
A-n-un cabrier m'a dounado
Ga limousin I
Eou m'a facb gardar les cabros,
Ga limousin !
Begoun, béguin,
Eou m'a fach gardar les cabros
Ga limousin I
Ai pardut la miou marcado. . .
Ai pardut la miou marcado,
Ga limousin I
Un bargier me Ta trouvado. . .
Un bargier me Ta Irouvado,
Ga limousin !
— Bargier, rende-me ma cabro.
Bargier, rende-me ma cabro
Ga limousin I
Te darai un bouen froumagi.
— 211 —
Te darai un bouen froumagi^
Ga limousin I
Ou t'daraimouncoueren gagi. ....
Ou t' darai moun couer en gagi
Ga limousin I
— Aime mai un bouen froumagi
Aime mai un bouen froumagi
Ga limousin I
Que toutes les couers en gagi. ...
Que toutes les couers en gagi
Ga limousin I
— Sies un couyoun de toun \illagi
Sies un couyoun de toun \iilagi
Ga limousin !
Changes la car per lou froumagi,
Ga limousin !
Begoun^ béguin, la mistounzes, lou cap de bcguin,
[tricoun de béguin,
Trinca beringua.
— 212
AVEM UN BEOU CASTtOU
Él , ÀUêgrtUo.
A - Tem un beou cas -
=fefe:
-fefc:ï
^pr# ^^^^
- Icou, La tan
^^^
H - ro, A - Tem un beou cas -
teou,La tan li - ro, li-ro» beou.
n
Avem un beou casle^u
La tan liro, liro, Hro,
Avem un beou casteou
La lan liro, liro, beoju.
Lou noueslre es ben plus beou
La tan liro
* Il faut lire h t ayant-dernière mesure: sel, sî, U, toL'
— 213 —
Vous lou desmouliren
La tan lire
Qu sera lou maçoun
La tan liro
N*** est soun noum
La hn liro, liro> liro,
N*** est soun noum
La (an liro, liro^ boun.
Cette ronde a évideniment la même origine que
la ronde française Ah I mon beau château , et elle
s'exécute de la même manière (Y. Jeiuc et exer-
cices des jeunes filles , par M"' de Cbabreui , pag.
122). M. Letuaireen nous envoyant une variante
de celte ronde ajoute les renseignements suivants
sur la manière dont elle est exécutée par les jeu-
nes filles de Toulon : « La meneuse du brandi
9 désignant alors une petite camarade par son nom
» la fait entrer ainsi au milieu du rondeau , et à la
^ fin du couplet qui va suivre, elle est tenue d'em-
9 brasser une autre petite fille ou un garçon s'il y
9 en a dans le rondeau :
Sozano par soun noum
Que m'arrape, que m'arrape,
Suzano par soun noum
Que m*arrap* au coutilloun. »
48
_ 2U —
LA ROSO DE MAI
AUêyro,
La ro - so de Mai, Es pa^n -
■^ri-h-H^4^-r^==?=P
- ca *8pan - di - do, A qu la don -
* na - rai, A The - re-so ma * irii-o;
4^fe
S=fi
^=^=i=^=^ ^
Point de ro - so, Point de fleura.
fcti=fcfaË
Be - lo fil - ho le - vi - ratz tous, A •
•> que - lo qu'a lou bout de cai-re, Que li va
tant ben, quesoun ca-re - gnai-re IS*i a
— 215 —
îf§-JHn^ibfctJ ^
fach pro - sent, Quand s*eii va'à ia iik*s • so.
^ ^^ m-i-i+i-i-
Sem-bru - no prin-ces-so, Quand ^'en
▼a*2i Tott - loun Sembrun pas • tis - soun.
La roso de mai (')
Es pa 'nca 'spandido
A qu la dounarai
A Thereso ma raio, (*)
Point de roso, (')
Point de flours,
Belo filho reviralz-vous.
Aquelo qu'a lou bout de caire (^)
Queli vatantben,
Que soun caregnaire
NI a fach présent.
Quand s'en v' à la messo
Sembl' uno princesse.
Quand s'en v' à Touloun
Sembr un paslissoun.
ComniDDiqué par h. letuaire.
— 2IC —
NOTES ET ÉCLAIRCISSEMENTS
(4 ] On dit quelquefois La roso doùu mai , allusion
aux bouquets dont on décore les arbres que les jeunes
gens plantent la première nuit de mai devant la porte de
leurs maltresses.
(2} Ce nom varie à chaque couplet.
(3) Variante:
Brout de roso, — àrout de flours.
iH Variante :
Aquelo qua la raubo roso.
Cette indication varie à chaque tour de ronde, selon la
jeune fille que Ton veut désigner , et qui doit prendre
place au milieu du rondeau
Il y a moins d'un demi*siècle.que dans les soi-
rées d'été, les jeunes provençales se réunissaient sur
les places ou dans les carrefours pour exécuter des
rondes dont le répertoire était fort varié. C'étaient
en général des airs pleins de grâce et de simplicité,
de petits drames dont chaque scène se dénouait
p^r une embrassade. A dix heures le chœur chan-
tait ;
— 217 —
Dez houros sounados,
Filhos retirados,
Enfants au pourtau
Que jugoun es ires sauts. (*)
et chacun rentrait chez soi, Tâme pleine des plaisirs
de la soirée et de Tespoir de les voir se renouveler
le lendemain. Comme tant d'antres cet usage a ra-
pidement Jl'^paru. La ronde n'est plus connue que
des jeunes pensionnaires, et comme la langue pro-
vençale est proscrite des maisons d'éducation les
cbansoas nationales se sont perdues. Cependant on
en trouve encore çà et là quelquc*^^ restes. Celle que
nous venons de donner nous a été envoyée par M.
Letuaire à qui nous en devons d'autres que nous
publierons dans le second volume.^
La ronde La roso de mai s'exécute de la même
manière que celle de Avem un beou casteou. Elle
est fort chantée à Toulon ainsi que celle-ci :
Lou brandi nouveou,
Gapitani, capitani,
Lou brandi nouveoa,
Capitani de veisseou.
ou cette autre, qu'explique la gaucherie naturelle à
une jeune fille de la montagne transplantée tout
d'un coup au milieu d'une grande ville , et que les
petites toulonnaises chantent en frottant maladroi-
tement les plis de leur robe comme pour les laver :
La gavoueto fa : chouii; choun.
( ' ) Variante : Que jugoun enca 'n pau.
19
ài$
— 218 —
*qu*on répèle troid fois ^ cl qu'on fail suivre d'un
trdderira forl |)rolongé.
C'esl également à Toulon qu'on chanle :
Jeanneto,
Pago de vin blanc
De cousteletos,
Serai loun amant.
Ou bien :
Lou brandi calandri,
La filho d'Alixandri,
Les roses, les fleurs,
Goan^oncoa !
Enfin c'est encore à Tmrlon que les jetniu^ filles,
dans un moment de bouderie, voulant ndrfçiier^unc
de leurs compagnes , (\iennefil dbanter devant sa
porte :
Siou à ta carrière,
Peirouriero,
Siou ^ toaBrcantouD,
Peirouroun.
fOt si la dispute a été plus \ive , si la fâcherie est'
plus envenimée elles ajoutent :
Mariano
La piano (')
Fa sou liech de camp,
C) Piano noas paraît dériver de otan mii dans le
dialecte des environs de Toulon s»gm6e amhemar.
— 219 —
Rescontro sa mero :
Passo-me davatit !
— Oh ! nani, ma mero,
L'y vouer! p' anar ;
Esperi lou moorou
Per mi maridar.
Ce couplet, sur d'autres points de la Provence^ est
remplacé dans les mêmes circonstances par le sui-
vant qui est évidemment de la même famille :
Mieto la gueto,
Toun pero te battra,
Te gitara de Testro
Lou cat te mangeara,
Lou capelan fourmigo
Te vendra *ntarrar.
En voilà assez , trop peut-être^ pour dés enfan-
tillages; mais on sent le cœnr se rajeunir au sou-
venir des premiers plaisirs de son jeune âge.
— 22ft —
SERENADOS
* Belo, vous représente la faligouro
Sabetz qu'er es bel' en tout' houro,
Encaro mai quand es flourido^
Vous amarai toulo ma vido. (')
Belo, vous représente lou boutoun d'or^
N'en siatz belo coum' un trésor
Coum' un trésor de gcntilesso,
Vous prendriou ben per ma mestressp.
Belo, vous représente la pampo de roure,
Que trop longtemps m'avetz fach courre;
Ai tant courru et courrerai,
Belo, qu'à la fin vous aurai.
Belo, vous représente lou baricot
Que n'es un aubre ben plcbol,
liai eou série ben fier^ pecaire,
Seriatz la nouero de moun paire. (*)
* Belo^ \ous représente la viouleto,
Sialz dins moun couer touto soulelo,
Mai per iou serîe doulourous
Se dins voueslre couer n*y avie dous.
Belo, vous représente Iou menlastre,
Prenetz-meiou, prenguetz pa *n pastre^
Un pastre sente l'enguent, (')
Prenetz-me iou que sente ren.
• Vous représente Iou roumaniou
Que Iou matin vous Iou cnlhiou,
El que Iou sonar vous Iou pourlave
Per vous prou\ar que vous auiave;
Mai, belo, se m'amatz pas iou
Rendetz-me moun gai roumaniou. (^}
BelOy vous représente la pampo de vigno,
Que quand fai vent elo reguigno;
Fan trop ansin vouestres amours,
Belo, quand siou auprès de vous.
Belo, vous représente la redouerto,
L'y a cinq couquins à voues! ro pouerto,
N*y a d*eici, n'y a d'eilà,
Anetz au diable caregnar.
— 222 —
lou vous représente l'ouDligo^
BelO) serelz plus moun^amigo,
Vese qu'avelz (ropde pounchoun.
Maridel2-vûus em* un candoun».
Belo, vous représente la berigouro
Avelz.un pau irop grosso gouro^
Ren que per la bourrar de pan
Me mangeariatz toul moun gazan.
Belo, vous représente la chaussigo,
Sembletz uno ross' esbahido,
Coustariatz mai à revenir
Qu'un marrit ai à 'ntretenir.
Belo^ vous représente lou caulet
Que quand fai vent accampo sel^
Ansin fai voueslre caregnaire,
Eici à voueslro pouerto, pecaîre.
Belo, aqueou que vous a canlat.
Deman matin vous lou dira,
Et se vous lou poudie pas dire
Doou beou plus loeiw se meltr'à rire.
223 —
ISOTES £T ÉCLAIRCISSEMENTS
(1) Les couplets marqués d'une astérique (*) sont
<«a^prantés k la Siàiisliqvedes Bovche^^du-Rhàne, tom.
m, pag. !fô8.
(2) Le fameux madrigal sur La violelle de la Guir-
lande de Julie de Rambouillet serait-il. une réminiscence
de ce couplet ?
(3) L*huile de cade fort employée dans la médecine
des bêtes à laine.
(4) Ce couplet est le seul k notre connaissance qui ait
six vers. D'ailleurs le chant n*est qu'un récitatif mo-
notone qui se prétende bonne grâce à toutes les exigen-
■ ces du versificateur.
(( C'est pendant les belles nuits dn tnois de n)ai
» que les jeunes gens chantent , sous les fenêtres
» de leurs maîtresses, des couplets improvisés. Les
» fleurs leur .«er\enl de texte et de terme de com-
)) paraLson. S'ils font une déclaration ils choisis-
» sent le thym; la violette indique le doute ou le
ï) soupçon ; le romarin la plainte; rorfie la rup-
» ture. Cet usage parait aAoir été introduit par les
„ 22i —
» maures qui Tavaient apporté eux-mêmes de rO«
» rient. Il est pratiqué dans les communes de Tin-
» térieur et surtout le long de la Durance. (') »
Fauriel pense au contraire que la Pro\ence doit cet
usage aux phocéens (*) et nous nous rangeons vo-
lontiers de cet a\is quand nous nous soutenons de
cette espèce de chanson grecque dont parle Alhenée,
et qui de\ait son nom à'Anthëme aux fleurs qui en
étaient le motif ordinaire. Les stornelli et les fiori
italiens ne paraissent pas avoir une autre origine et
sont fort ressemhlanls aux couplets improvisés par
nos jeunes provençaux. « Ce qui caractérise les
9 fiori , et ce qui les distingue des autres poésies
» où les fleurs figurent, c'est cette manière de jeter
y> brusquement un nom de fleur , et d'y raltacber
yi ensuite un court développement , une comparai-
B son gracieuse. Le plus souvent la rime seule dé-
^> termine le choix de la fleur :
FIOR DI PEPB.
Se la vostra figlia non mi date,
Jo ve la ruberô, voi piangerete.
FIOR Dl GINESTRA.
Vostra madré non vi mari ta apposta.
Per non levar quel fior dalla finestra.
» quelquefois le concetto final est tiré de la forme,
» de la saveur ou du fruit. (') » Le même usage
(I ) Statistique des Bonches-dn-Rhône, loc. cit.
(2) Fauribl, Hist. de la poésie provençale ^ tom. i«',
pag. 403.
(3) Rathery , Les chants populaires de l'Italie
{Revue des deux mondes, mars 4862). Conf. Marcoalu,
€anti popolari inediti.
— 223 —
se retrouve en Corse où les jeunes gens improvisent^
sous le nom de serenata, une es()èce de liianie a-
moureuse dans laquelle l'objet aimé est comparé
dans chaque couplet à une fleur différente. Les
distiques des grecs modernes et ces chants popu-
laires de la Roumanie où le nom d'une fleur , la
feuille d'un arbre donnent le tour à chaque strophe
iipparliennent à la même famille ('). Enfin on en
rencontre des traces , en France , dans les Récréa-
tions et devises amoureuses qui font partie de cette
bibliothèque que les colporteurs répandent en si
grand nombre dans nos campagnes , et Ton trouie
dans les poésies de Christine de Pisan une pièce,
deux à vendre, qui a toutes les allures des séré-
nades provençales :
Je vous vends la passerose,
Belle, à dire ne vous ose
Gomment amour vers vous me tire ;
Si Tapercevez, tout sans dire.
Nous avons recueilli un certain nombre de ces
improvisations que nous avons classé suivant les
phasesd'une intrigue amoureuse,depuis la première
déclaration jusqu'à la rupture. Nous n'avons pas
reculé devant le réalisme brutal de quelques-uns de
ces couplets, éclos dans un moment de jalousie ou
de dépit qui les explique, parce qu'ils nous ont paru
un taoleau fidèle de la manière de sentir et de s'ex-
primer de nos populations rurales. Nous nous som-
(i) Voir LE c(« DE Marcellus, Chants populaires
de la Grèce moderne ; et Alexandbi, Ballades et chants
populaires de la Roumanie,
19-
— 226 —
mes souvenus d'ailleurs que ceux qui ont le goût
difficile ont seuls reproché à Molière les récrimina-'
lions de MarineUe el de Gros- René
Ces couplels improxisés succèdent ordinairement
à d'autres chansons: ils sont I épilogue de la séré-
nadequi se termine par Tun des deux derniers, a près
lequel le galant s'enfuit à toutes jambes «n criaat à
pleins poumons :
V'ÀVKTZ ÂUSh BELOl
Win.
TABLE
Introduction i
Les gracis des meissounnicrs. . . 4
Priero doou soir 41
Lou pantai de la Boueiio Mero . 43
Les très bancs blancs 44
Ouresoun de Santo Anno 46
L*anounciatien ti
Lou premier miracle 23
Nouvel 34
La fuito en Egypto 33
La Passien de Nouestre Seijnour. 40
La Passien 47
Chants joyoux 49
IjOU marri riche 53
Legendo de Jesus-Christ 59
Mario Madaleno 64
Les ourphelins 73
Belo Viergi cx>urounado î 79
Roumanço de Clotildo 83
La Pourcheireto 94
La nourriço \ioou rei 4 05
Fanfameto 444
Pierrot 447
La doulento 4 20
Lou moussi 4 27
Liseto 433
Louisoun 4 39
Les très capitanis 4 43
La mau marideio 4 48
Moun joli jardinet 454
— 228 —
L'auceou en gabiolo 4 53
Lou mau d*amour 4 56
La novi vergougnouso 4 59
Lou retour doou proumes -1 62
Lou Pero blanc 466
Ai rescontrat ma mio -170
La lano 476
Les 1res coumaires 4 80
La largo 484
Les Fieroues 4 89
Lou mariagi doou parpalhoun . . 495
Lou casteou de Parpignan 499
Digo Jeanneto 203
L'herbo d'amour 206
La cabro pardudo 209
Avem un beou casteou 21 2
La roso de mai 244
Serenados 220
FIN DR LA TABLB
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